Franz-Olivier Giesbert ou « le journalisme sans gêne »

FOG assume partaiment les choix éditoriaux de sa rédaction © Lucie Puyjalinet

Habitué des Rencontres de Cannes, le rédacteur en chef du Point Franz-Olivier Giesbert s’est arrêté quelques minutes pour répondre aux questions de la rédaction de Buzzles.

Vous êtes un habitué de la région, quel est votre rapport avec la Côte d’Azur ?

J’aime la Côte d’Azur. Je n’y ai pas d’origine particulière mais c’est vrai que j’ai un fils qui habite dans la région. J’ai beaucoup d’amis entre Nice et Cannes. J’aime venir ici, mais objectivement mes tropismes sont plutôt vers Marseille. J’ai une maison de famille en Provence, dans le Lubéron et puis j’ai un petit appartement à Marseille où je me rends très souvent. Quand on me demande où j’habite, je dis toujours que j’habite à Marseille et que je travaille à Paris.

En quoi Le Point se distingue-t-il des autres grands hebdomadaires nationaux ?

Ça c’est à vous de le dire. Moi je ne vais pas dire qu’on est meilleur. C’est vrai qu’il y a toujours eu une petite guéguerre entre confrères. Mais moi franchement j’apprécie tous mes confrères et je leur souhaite longue vie. J’espère qu’ils continueront à prospérer. Nous, je pense que l’on a quelque chose d’un peu particulier, c’est vrai, dans la mesure où il y a une sorte de cohérence éditoriale. On publie des choses très différentes, par exemple quatre ou cinq pages d’interview de personnages avec lesquels on est en désaccord total. C’est un parti pris de tolérance. Il y a beaucoup d’insolence et d’impertinence : c’est le marqueur du Point depuis très longtemps. On a surtout une cohérence sur un certain nombre de sujets. C’est un journal qui ne roule pour personne, avec une indépendance chevillée au corps, parfois un peu agressive. On n’est pas derrière un candidat à l’élection présidentielle, on se bat pour des idées. Ces idées, c’est d’abord l’économie de marché. On pense que c’est le meilleur système, nous sommes pour l’Europe, nous pensons que l’avenir de la France passe par l’Europe et qu’une France sans Europe serait une France plus petite, diminuée. Et puis nous sommes aussi pour la liberté d’entreprendre, ce sont les entreprises qui font les emplois et il faut les laisser vivre de sorte qu’elles puissent réinvestir dans l’avenir.

Vous parlez de « guéguerre » est-ce que l’on peut dire qu’il y en a une avec Christophe Barbier (L’Express) ?

Pas pour moi. Je vis et j’ai toujours dirigé les journaux comme cela, sans regarder ce que font les autres. Moi j’ai de bons rapports avec lui, je trouve qu’il a beaucoup de talent, qu’il écrit très bien. En même temps, je lis le journal, il y a d’ailleurs beaucoup de choses intéressantes dans L’Express. Je ne suis pas dans un combat de coq. Le Point va bien, se porte bien. De toute façon, s’il allait moins bien, ça ne serait pas la faute des concurrents. Moi j’ai une opinion, qui n’est pas toujours partagée dans la presse, c’est que pour qu’un journal comme Le Point fonctionne bien, il faut que tous ses rivaux marchent bien. Ça crée une émulation. Les gens vont dans les kiosques. Et quand les gens vont dans les kiosques, je suis très heureux parce que je pense qu’il y a une chance qu’ils lisent notre journal. Je suis pour la prospérité de toute la presse. De toute façon, je pense que lorsqu’on gagne des lecteurs on n’en pique à personne. Ni à L’Express ni au Nouvel Observateur. Plus les journaux seront développés, plus il y aura une chance d’avoir un grand marché publicitaire pour les newsmagazines. 

Une de vos récentes Une a fait parler d’elle, était-ce un choix éditorial ou commercial ?

Ça c’est ce que diront nos petits amis de la bien-pensance… On ne fait pas un journal pour leur faire plaisir. Mais c’est un choix éditorial, l’Islam n’est pas un thème forcément très vendeur. On trouvait qu’il y avait un bon sujet. Il suffit de se promener dans la rue, par exemple dans le métro parisien, pour voir qu’il y a un problème. Nous, on rend compte des questions importantes de la société. Ce n’est pas de l’islamophobie, de toute façon Le Point n’est pas suspect de ce point de vue. Jamais personne ne nous a attaqués là-dessus. Au contraire, on est plutôt un journal qui ouvre des portes. Pourquoi aurait-on hésité au moment de choisir cette Une ? C’est un problème qui se pose à la société, on fait un journal donc on en parle. On aurait pu faire la politique de l’autruche et décider de ne pas en parler… Après, on s’étonne que les journaux ne marchent pas. Si faire des journaux ça consiste à ne pas parler des problèmes qui préoccupent les gens, c’est sûr qu’il y a un souci. Toutes les Unes du Point sont choc. C’est d’ailleurs pour ça qu’elles marchent bien. Une couv’ est toujours faite pour interpeller, pour intéresser. C’est vrai sur Hollande, sur Sarkozy, sur tout le monde. On a fait dans le passé des Unes comme ça sur l’Eglise. Aujourd’hui on ne peut pas dire que l’Eglise est au centre des préoccupations donc effectivement on n’en fait plus. Mais à l’intérieur du journal, il y a déjà eu des papiers pas tendres sur la pédophilie chez certains évêques. C’est toujours beaucoup plus compliqué sur l’Islam parce qu’immédiatement le politiquement correct va vous tomber dessus en disant « Faut pas faire ça ». Bah non, il faut le faire, on ne va pas se gêner. On recommencera dès qu’on en aura l’occasion. On fait du journalisme sans gêne. Je suis un peu triste pour les confrères qui nous critiquent. Moi je n’ai pas un seul ami musulman qui ait protesté contre cette couverture, ils m’ont même félicité. Ce n’est pas une attaque frontale contre l’Islam, c’est une attaque frontale contre un certain Islam. Bientôt, on n’aura même plus le droit de critiquer le terrorisme. Je n’ai pas dit que l’Islam sans gêne était du terrorisme mais je dis simplement qu’on doit avoir le droit de critiquer toutes les religions, tous les pouvoirs.

Vous parliez d’Europe tout à l’heure, votre prénom incarne à lui seul le couple franco-allemand. Selon vous,  qu’a changé l’arrivée de Hollande sur le plan des relations entre les deux pays ?

Il faut replacer les choses dans leur contexte. L’élection de Sarkozy n’avait pas été une très bonne nouvelle pour le couple franco-allemand, qui avait tangué très sérieusement pendant au moins la première année de son quinquennat. Avec Hollande c’est à peu près la même chose. Il a très mal commencé, notamment avec l’idée étrange de vouloir mutualiser la dette sans demander de contreparties aux Allemands. C’est une façon de faire croire aux Français que s’il n’y a pas de croissance en France, c’est à cause des Allemands qui refusent de partager notre dette. Les Allemands ont fait beaucoup d’efforts, ils se sont serrés la ceinture pendant des années et là, maintenant, on leur dirait « Nous on a très mal géré, on va mélanger nos dettes comme ça vous en prendrez plein la gueule comme nous ». Il n’y a aucune raison de leur demander ça, surtout que la dernière fois qu’on a dit « l’Allemagne paiera », on a signé le Traité de Versailles en 1919. Je pense qu’une bonne alliance franco-allemande repose aussi sur l’amitié et le respect mutuel.

Jérôme Béglé (rédacteur en chef lepoint.fr) disait ce matin que le site rapportait « zéro euro ». Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? 

Je pense qu’il faut suivre les mutations technologiques, les évolutions de consommation. Pour nous, comme pour tous nos confrères, les sites d’information, à quelques très rares exceptions près, sont tous déficitaires. On se dit qu’un jour, ça viendra. On constate quand même aux Etats-Unis une amélioration des résultats financiers des sites internet, donc on peut penser que dans quelques temps, peut-être plusieurs années, ça s’améliorera aussi en France.

Il existe un compte parodique de Franz-Olivier Giesbert sur Twitter, mais vous avez fait le choix de ne pas vous y inscrire. Pourquoi ?

Je laisse ce monsieur ou cette dame ! Ça ne m’intéresse pas beaucoup. Pour les politiques je comprends un peu, mais pour moi c’est une vision un peu narcissique où on dit « Il fait froid tiens », « je me suis acheté une cravate », « je suis en train de manger une bouillabaisse ». Je ne vois pas tellement l’intérêt. Moi, franchement, ce n’est pas mon mode de vie, je n’ai pas envie de partager avec qui que ce soit le fait que je sois avec mes enfants ou sur une île au large de Marseille. Je n’ai pas envie de le faire savoir. Je respecte ceux qui utilisent Twitter, mais ce n’est pas mon genre de beauté. Je pense que je n’aurai jamais de compte Twitter. Enfin, il ne faut jamais dire jamais. Ce compte parodique amuse un certain nombre de gens, il en abuse d’autres. Il abuse parce que moi de temps en temps je reçois des textos de collègues qui me disent « pourquoi t’as dit ça ? ». Et je leur dis « non c’est pas moi, c’est l’autre. »

Dans votre dernier livre vous dites « voilà ma tragédie, je suis un homme ». Pourquoi ?

C’est pour rire. Je dis dans une formule qui veut être drôle que l’homme court après sa queue. C’est le seul animal de la création qui a sa queue devant et qui court après. C’est une façon de raconter la tragédie que vit un sacré nombre d’hommes. Il y en a beaucoup qui courent après leur queue. La tragédie, c’est le mal que l’on fait, le temps qu’on perd, le côté un peu artificiel de ce genre de vie.

Est-ce que vous vous considérez comme un Citizen Kane des temps modernes, un magnat de la presse ?

Vous savez, souvent on n’a pas conscience de ce que l’on est. L’image que les gens ont de nous, c’est celle d’un personnage. Il y a Franz-Olivier Giesbert, ou FOG, puis il y a moi. Ce n’est pas toujours le même. Enfin bon, on laisse vivre.

On a entendu parler ces derniers temps d’un éventuel rachat de Nice-Matin. Info ou intox ?

Je ne sais pas. C’est « no comment » comme on dit.

Vos projets futurs ?

Je suis en train de terminer un roman, qui devrait sortir en avril-mai prochain. Ce sera l’histoire du 20ème siècle, racontée par une femme. C’est picaresque et souvent scabreux, comme le fut le 20ème siècle.

Propos recueillis par Clara Carlesimo et Yann Soudé