Roland Cayrol : « On finira par la rejouer, l’élection de l’UMP »

Roland Cayrol au micro de Buzzles. Photo Marco La Via

Cofondateur de l’institut CSA, le politologue a profité de son passage à Cannes pour évoquer la crise interne qui mine le parti.

Buzzles : Y a-t-il un réel risque de scission à l’UMP ?

Roland Cayrol : Je n’arrive pas à le croire. Je pense que la dramatisation de la médiation Juppé implique qu’on dise qu’on est au bord de l’implosion, qu’il faut faire quelque chose, qu’il faut trouver un moyen d’en sortir… On est au bord de la rupture physique, de l’affrontement. Mais l’UMP aurait intérêt à ce qu’il n’y ait pas de scission. Dans les grands partis à vocation gouvernementale, tout le monde sait qu’à chaque fois qu’il y a une scission, c’est mauvais pour les uns et les autres. Les gens sont habitués, dans ce pays, à ce que les deux grands partis soient l’UMP d’un côté et le PS de l’autre. C’est l’un de ces deux-là, logiquement, qui doit exercer le pouvoir avec des alliés. Si vous cassez cette machine, vous risquez d’être assurés de la défaite. Les socialistes l’ont compris après le congrès de Reims en 2008 : c’était saignant, mais chacun savait bien qu’il fallait conserver l’appareil, les réseaux, le financement public. Et à mon avis, cela pourrait bien être la même chose pour l’UMP. Dans l’immédiat, pour les mois qui viennent, il sera extrêmement compliqué, voire pratiquement impossible de recoller les morceaux. Mais les mois vont passer et, comme disait le poète : « Le sang sèche vite en entrant dans l’histoire. » L’approche des municipales et l’odeur de la poudre électorale vont aider l’UMP à recoller les morceaux institutionnels et à se remette à travailler ensemble.

B : La commission nationale des recours (Conare) se réunit ce dimanche en dépit du refus de François Fillon de se fier à cette instance. Que peut-il se passer ?

R.C : La commission des recours va commencer à travailler et, à mon avis, elle en a pour un moment. Si elle fait une vraie collation de l’ensemble des résultats dans chacun des 650 bureaux, qu’elle cherche à vérifier les listes d’émargement par rapport aux votants, l’ensemble des procurations et des signatures, elle est partie pour un très long boulot. C’est une nouvelle affaire de fleuret qui commence à l’UMP. En tout cas, à mon avis, elle est forcée de passer par ce type de travail. Cette commission a tellement été décriée par Fillon qu’elle se doit de montrer qu’elle fait le boulot. Tout dépend de ce qu’elle va trouver, ou plutôt de ce qu’elle va accepter vouloir trouver. Le fait qu’il y ait plus de gens qui votent que de gens qui signent dans un bureau de vote n’est pas forcément la preuve d’une fraude. Ils avaient mis en place un très curieux système où on faisait la queue pour aller voter et une fois qu’on avait voté on refaisait la queue pour aller signer. Il y a des gens qui ont fait la queue une heure et demie ou deux heures pour aller voter et qui se sont dit après : « Je ne vais pas en plus faire la queue pour aller signer ! » Pourtant, ils ont voté. Il y a toute une série de choses absolument folles qui se sont passées, cette élection a été organisée en dépit du bon sens. Cette fameuse commission, si elle veut se refaire une virginité, doit entrer dans un long processus de vérification.

B : N’est-il pas envisageable, tout simplement, de rejouer l’élection ?

R.C : Un jour ou l’autre, ça arrivera, on finira par la refaire, cette élection. Mais vous ne rejouez pas une élection en plein massacre, sur un champ de bataille avec des morts et des blessés. Il faut retrouver un minimum de sérénité et c’est à cela que servent les médiateurs, les casques bleus, les Juppé. Il faut essayer de trouver une période, quelques mois voire un an pendant lequel on va trouver une formule de sortie de crise avant d’éventuellement rejouer l’élection.

B : Fillon s’est plaint de fraudes, mais a renoncé à la présidence du parti. Comment l’expliquez-vous ?

R.C : Je crois que c’est une parole de circonstance. Il n’a pas à ce moment-là, pense-t-il, d’autre solution que de dire ça. Sans quoi il apparaîtrait comme le type qui n’a pas été proclamé vainqueur et qui, du coup, se bat quand même pour essayer d’exister. Il se donne un rôle un peu plus noble en disant : « Moi je me bats pour mes principes et pas pour l’élection, d’ailleurs j’y renonce. » Il est évident que si jamais, un beau jour, il était prouvé qu’il était élu, il pourrait réfléchir à sa promesse.

B : Dans le cas contraire, pensez-vous qu’il serait capable de se détacher et de former un autre groupe à l’Assemblée ?

R.C : Tout est possible. Il a aujourd’hui le soutien d’une majorité de parlementaires à l’Assemblée et au Sénat puisque 135 d’entre eux viennent de voter pour soutenir ses propositions. La restitution par les parlementaires de leur « part » est très importante dans le financement des partis politiques. Je doute qu’il se lance dans une aventure de ce type-là. Je doute qu’il prenne la responsabilité auprès de l’électorat de dire « ça ne va pas, je m’en vais ». Les électeurs sont incroyablement attachés à l’unité du parti et ils considèrent avec beaucoup de méfiance la querelle de chefs. Dire, alors qu’on est en plein processus de médiation possible et de discussion, « puisque c’est comme ça je m’en vais, je casse la baraque et je fais un autre parti », c’est prendre un risque. Et je pense qu’il ne le prendra pas, car il ne serait pas approuvé par ses électeurs.

B : Finalement, entre Copé, Fillon, Juppé ou même Sarkozy, comment cette histoire va-t-elle finir ?

R.C : J’essaye d’être un analyste sérieux, mais je suis un pronostiqueur moyen. Dans ce genre de folie, tout peut arriver. Un des acteurs peut être épris d’une pulsion irrationnelle et renverser la table. Le plus logique, si tous les acteurs étaient aujourd’hui rationnels, ce serait que Juppé constate qu’il y a une impasse dans cette élection et qu’il faut, en attendant de revenir à un processus électoral, mettre en place une direction collégiale, extérieure aux candidats. Une direction dans laquelle Juppé lui-même ferait don de sa personne à la France et accepterait d’être le président intérimaire de l’UMP. Toutes les cartes sont là pour que ce soit Juppé, entouré de gens moins mouillés dans le duel Copé-Fillon, qui prenne la direction de l’UMP pour six mois, pour un an, pour deux ans. C’est le plus logique, mais encore une fois cela peut être complètement cassé par le fait que les gens ne le supportent pas.

B : Pensez-vous que ce capharnaüm puisse profiter à ceux qui avaient souhaité prendre du recul comme Nathalie Kosciusko-Morizet, Bruno Le Maire ou Xavier Bertrand ?

R.C : Non, pas encore. On peut dire que Copé et Fillon en ont pâti, ont perdu des points. Ça se voit d’ailleurs dans le dernier sondage BVA, où leur image a chuté de huit points en quatre mois. Ils y laissent des problèmes, auront besoin de remonter dans leur propre opinion. Mais je ne pense pas que mécaniquement cela aille dans le profit d’un tel ou un tel. C’est mauvais pour les principaux acteurs, ce n’est pas encore bon pour les autres.

B : Le récent vote des motions reflète-t-il le déchirement au sein du parti ? Pour rappel, c’est celle de la Droite Forte qui est arrivée en tête (28 %) devant celle de la Droite sociale (22 %).

R.C : Cela montre bien qu’il y a un vrai débat idéologique profond au sein de l’UMP. Entre ce que certains avaient appelé la « dérive droitière » de la campagne de Sarkozy et la « gêne » de la droite centriste, modérée, républicaine et traditionnelle, il y a vraiment un problème. L’UMP, c’est la conjonction de ces deux courants-là. Le résultat des motions montre bien que la stratégie de droitisation est vraiment suivie, semble-t-il, par une petite majorité, mais pas par tous. Il y a quand même une droite sociale, une droite humaniste qui existe. Quand Chirac et Juppé ont créé le parti en 2002, c’était ça l’idée : on fait rassembler, on fait coexister toutes ces droites. Cela reste le problème d’aujourd’hui, sauf que le ton a monté.

B : Le centre et le FN sont-ils susceptibles de se renforcer suite aux évènements ?

R.C : Chaque fois qu’un parti a des problèmes graves, on dit que ce sont les partis autour qui vont en retirer les billes. Il faut bien savoir jouer le coup. Le Front national pointe le bout de son nez à chaque crise, mais celui qui a le plus beau coup à jouer, c’est Jean-Louis Borloo. Il a un nouveau parti, il a réussi à faire ce rassemblement du centre, sans Bayrou, mais il a rassemblé, et il a de bons sondages. On peut le considérer comme un type intéressant et l’UDI monte dans l’opinion publique. S’il joue bien le coup, il peut avoir une chance de récupérer une image de droite, centre-droit républicain, démocrate, humaniste et européen qui est mal représentée à l’UMP. Je ne pense pas que cela va faire beaucoup de transfuges chez les leaders. Il y a Pierre Méhaignerie, Jean Leonetti se pose la question… Mais chez les électeurs, si Borloo montre un certain allant, un certain brillant d’un parti qui paraît plus moderne, plus démocratique, il a un coup à jouer du côté de l’opinion.

B : L’UDI et le FN revendiquent déjà un afflux de nouveaux adhérents…

R.C : Moi aussi, j’ai plein d’amis qui ont adhéré dans ma boîte aux lettres. Ce sont des déclarations auxquelles il ne faut pas accorder le moindre intérêt.

Propos recueillis par Yann Soudé et Clara Carlesimo