Montée en puissance des lobbies anti-IVG aux États-Unis

La situation s’aggrave de jour en jour aux États-Unis. Le nombre de cliniques a diminué de moitié sur tout le territoire depuis le passage de la loi Roe V.Wade autorisant l’avortement en 1973. Dans certains Etats comme le Mississippi, il était plus facile d’avorter il y a 40 ans qu’aujourd’hui.

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Une militante anti-avortement devant la Cour Suprême des États- Unis.
Photo : Reuters/ Joshua Roberts.

Le projet de loi qui reconnaît l’avortement comme étant un droit constitutionnel aux États-Unis est l’un des plus controversés. L’institut Gallup montrait en 2012 que 50 % des Américains se prononcent comme étant « pro-life », c’est à dire contre l’avortement et 41 % se disent au contraire « pro-choice », favorable à ce droit des femmes. Trois ans plus tôt les pro-avortements prédominaient. Qu’est-ce qui a renversé la tendance ? Un changement stratégique de la part des lobbies. Les photos de fœtus sanguinolents ont laissé place à un discours propret et moralisateur. De plus, la voie politique leur est maintenant ouverte. En 2010, la vague des nouveaux gouverneurs républicains a permis de faire voter près d’une centaine de lois destinées à limiter l’IVG dans 24 États américains. Et ce durant les seules années 2011 et 2012. National Right to Life Committee est le plus grand lobby anti-IVG aux USA, il fédère plus de 3 000 associations locales. Il est soutenu par le parti républicain qui plaide officiellement contre l’avortement, même dans le cas de viols ou d’incestes. Les branches locales du National Right to Life Committee s’appuient sur les gouverneurs et représentant locaux qui les soutiennent activement. Terri Herring est la figure de proue des anti-IVG dans le Mississippi : « ce qui m’importe avant tout aujourd’hui, c’est d’être efficace pour faire avancer notre cause. La meilleure voie pour cela, c’est de changer les textes de loi dans notre État. Dans le Mississippi, les républicains sont majoritaires dans les deux chambres, le gouverneur est républicain lui aussi, alors on en profite…».

La razzia de l’avortement au Mississippi

Le Mississippi est le seul Etat à avoir adopté toutes les lois restreignant la pratique de l’avortement en 2011. Résultat : sur les 14 cliniques que comptait l’Etat en 1980, seule une, survit aujourd’hui dans la ville de Jackson. L’année dernière, le gouverneur républicain Phil Bryant ratifie une nouvelle loi « c’est une première étape vers la suppression de la pratique de l’avortement dans le Mississippi » assure-t-il. Les praticiens doivent désormais être enregistrés dans des hôpitaux locaux. Grande peur à la Women’s Health Organization, la clinique de Jackson. Deux de ses trois médecins n’étaient pas du Mississippi et ne pouvaient pas remplir cette condition.

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Le docteur Willie Parker, originaire du Mississippi a été appelé à la rescousse par un de ses confrères : « J’avais des réserves, tout ce que j’avais entendu sur cet État dans ma jeunesse correspondait à ce qu’on voit dans le film Mississippi Burning. Mais la majorité des femmes qui allaient pâtir de la fermeture de la clinique étaient noires. Si, en tant que Noir et originaire de cette région, je ne donnais pas la priorité à ces femmes, qui le ferait ? ». La peur est en effet, une des cartes sur laquelle jouent les lobbies. Shannon Brewer-Anderson, la directrice de la clinique souligne que « les docteurs d’ici ne veulent plus faire d’avortements car ils sont constamment menacés et harcelés. Le mouvement pro-life le sait bien, il a lancé un nouvel assaut pour grignoter peu à peu les droits des femmes en faisant passer ces textes les uns après les autres. C’est ce qu’on appelle ici les « lois pièges » ».

Les « lois pièges » et leurs conséquences

L’obligation pour les cliniques spécialisées d’être construites dans les mêmes conditions que les hôpitaux (alors que certains autres établissements médicaux en sont dispensés), l’obligation pour le praticien d’être enregistré dans un hôpital local, font parties de ces « lois pièges ». Le but, sur le long terme, est de fermer la dernière clinique du Mississippi. D’autres lois du même acabit ont pour but d’agir en temps réel sur la décision de la patiente : le médecin est tenu par exemple, de faire écouter les battements du fœtus à la mère avant de l’avorter. D’autres encore, jouent sur l’agenda des patientes : deux rendez vous sont requis avec le médecin avant d’effectuer l’IVG. Ce qui est une mesure très contraignante pour les 40 femmes qui intègrent la Women’s Health Organization chaque semaine, dont certaines viennent de l’autre bout du Mississippi. La clinique de Jackson est toujours menacée de fermeture, elle doit rapidement se conformer à toutes ces nouvelles lois. « Si l’on ne peut plus avorter dans le Mississippi, les femmes devront se rendre dans les États voisins ou recourir à des avortements illégaux. Mais ici, personne ne veut reconnaître que l’avortement est aussi une question économique avec des minorités qui, bien souvent, n’ont pas les moyens de se déplacer et qui se retrouvent face à des naissances non désirées» affirme Laura Roberts, bénévole à la clinique de Jackson. Certaines femmes, pour palier ce problème de distance, choisissent d’avorter chez elles, par webcam. Cette méthode se développe aujourd’hui dans tous les États-Unis. Elles ingèrent un médicament chimique et un médecin supervise la procédure par webcam. Aujourd’hui seulement 5% des femmes du Mississippi choisissent d’avorter (contre une moyenne nationale de 19 %). Les lobbies ont donc des répercussions bien réelles dans les habitudes de vie des femmes. Les faiseuses d’anges qu’a connu le siècle dernier pourrait bien redevenir d’actualité. Vigilance !

Lucile Dalmasso