Les Amants passagers de Pedro Almodóvar : trash, gay et politique

Faut-il encore présenter Pedro Almodóvar ? Maître incontesté du cinéma espagnol depuis que Carlos Saura lui a cédé sa place, Almodóvar est chéri par ses voisins Français. Icône de la Movida (mouvement culturel espagnol des années 1980 qui succède au franquisme, ndlr) à la signature identifiable, Almodóvar agace également par sa redondance. Los amantes pasajeros, en salle depuis le 27 mars, ne déroge pas à la règle tant il permet au réalisateur de renouer avec son premier amour : la comédie.

Après un passage par le triller, Pedro Almodóvar renoue avec la comédie. Photo :DR

Après un passage par le triller, Pedro Almodóvar renoue avec la comédie. Photo : DR

Huis-clos aérien, Los amantes pasajeros nous emmène à bord du vol 2549 de la compagnie Península, en direction du Mexique. A la suite d’une panne, l’avion est contraint de tourner inlassablement dans les cieux au-dessus de la région de Castilla La Mancha. La même où Don Quijote (ou « Quichotte », francisé) se battait contre des moulins à vent. Pour faire face à l’angoisse de la classe business, Joserra, Fajas et Ulloa, les trois stewards, vont se donner corps et âmes pour tenter de divertir leurs passagers.

Sex, drug and disco

Le dernier Almodóvar est empreint du bouillonnement et de l’euphorie de la Movida. Couleurs éclatantes, personnages déjantés et costumes kitsch : Almodóvar fait de l’Almodóvar. En compagnie de personnages truculents, l’ultime fête s’annonce décadente. L’équipage de l’avion est joué par un fameux boys band. Le jeu de Javier Cámara (Joserra), Carlos Areces (Fajas) et de Raúl Arévalo (Ulloa) nous incite à dire que Pedro Almodóvar, qui filme les femmes comme personne, sait aussi diriger des hommes. Face à eux : des clients hauts en couleurs ! Une voyante vierge, une ex-vedette de la chanson reconvertie en dominatrice persuadée que les services secrets veulent sa peau, un sombre Mexicain, une somnambule et un homme d’affaires tentant d’échapper aux conséquences judiciaires de la faillite de la Caisse d’épargne Guardian qui fait la une des journaux… Sous l’effet de l’angoisse -et de l’Agua de Valencia, cocktail mythique de la Movida, malicieusement « pimentée » par l’équipage – les personnages vont peu à peu faire tomber les masques. Entre confessions et orgie, Los amantes pasajeros est une comédie épicée, un vrai « feel good movie ».

Scène déjà culte du film : une chorégraphie endiablée sur «  I’m so excited » des Pointers Sisters. Photo : DR

Scène déjà culte du film : une chorégraphie endiablée sur « I’m so excited » des Pointers Sisters. Photo : DR

Il fallait oser

Les comédies de Pedro Almodóvar ne sont jamais celles qu’elles laissent paraître. A titre d’exemples, Femmes au bord de la crise de nerfs nous plongeait dans les affres de l’âme féminine, Tout sur ma mère nous laissait entrevoir la nostalgie de l’Espagne post-Movida gangrénée par le sida. Los amantes pasajeros a, quant à elle, l’ambition d’être la métaphore de l’Espagne d’aujourd’hui. Il est vrai que l’avion, comme le pays, est condamné à tourner en rond sans trouver de solution. « Il fallait oser ! » pourra-t-on entendre au sortir de la salle de cinéma. Oser quoi ? C’est vrai que tout le monde en prend pour son grade : les banques, la presse et même le Roi en personne. Il fallait de l’audace pour insuffler à une comédie, une critique marxiste : tandis que la classe business est consciente, la classe moyenne est endormie sous l’effet d’un somnifère administré par les hôtesses ! L’ombre de la Movida qui plane sur le film n’est qu’une ombre : la fête est forcée et contrainte. Mais Pedro Almodóvar manque de peu sa cible. A défaut de réaliser une grinçante critique sociale, il nous livre une comédie aux trop subtiles allusions politiques. Los amantes pasajeros reste néanmoins une délicieuse comédie.

 Méline Escrihuela

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