Emballement médiatique et sujets complexes: comment agir ?

« Toute la complexité du travail des journalistes est qu’ils travaillent dans un milieu de controverse. » Ainsi débute ce débat. Et c’est à travers l’exemple de la couverture médiatique de la pilule de troisième et quatrième générations que les spécialistes débattent autour de la question de l’emballement médiatique des sujets à forte complexité.

Derrière la table, de droite à gauche JEAN-YVES NAU, journaliste et docteur en médecine, chroniqueur Slate.fr et ancien journalisme au Monde,  SYLVESTRE HUET, journaliste à Libération,  MARIE-PIERRE MARTINET, secrétaire générale du Planning Familial,  DANIELLE MESSAGER, journaliste santé à France Inter ; ISABELLE YOLDJIAN, chef du pôle "Endocrinologie, gynécologie, urologie" à la direction des médicaments de l’ANSM ; ELISABETH ZINGG, journaliste santé à l’AFP. (Crédit photo: J.C)

Derrière la table, de droite à gauche JEAN-YVES NAU, journaliste et docteur en médecine, chroniqueur Slate.fr et ancien journalisme au Monde, SYLVESTRE HUET, journaliste à Libération, MARIE-PIERRE MARTINET, secrétaire générale du Planning Familial, DANIELLE MESSAGER, journaliste santé à France Inter ; ISABELLE YOLDJIAN, chef du pôle « Endocrinologie, gynécologie, urologie » à la direction des médicaments de l’ANSM ; ELISABETH ZINGG, journaliste santé à l’AFP. (Crédit photo: J.C)

« La presse ne parle que lorsqu’il y a de l’émotif, lorsque le train n’est pas à l’heure »

 Le grand public apprend, le 12 décembre 2012, que les pilules de 3ème et 4ème générations sont plus dangereuses que les précédentes, alors que les médecins sont au courant ! Pourquoi les femmes n’ont-elles pas été informées ? Quel est le poids de l’industrie pharmaceutique ? Ce sont autant de questions soulevées, et de personnes inquiétées. Là débute ce qu’on appelle « l’emballement médiatique ».

D’après Isabelle Lodjian, chef du pôle « Endocrinologie, gynécologie, urologie » et à la direction de l’ANSM* : « Les journalistes veulent faire du sensationnel». Les raisons de l’emballement, c’est d’abord le développement du goût médiatique pour le sensationnel afin d’attirer le lecteurs, devenus plus curieux que désireux d’acquérir des connaissances.

Elisabeth Zingg, journaliste santé à l’AFP déclare :  « La controverse étant là, c’est très difficile de dire à la hiérarchie, qu’on ne veut plus en parler. Et si chaque jour tant de contenus sont créés c’est que la hiérarchie demande tant de contenus »

Jean-Yves Nau, ancien rédacteur au Monde s’indigne de voir qu’aujourd’hui les journalistes traitent de sujets dont ils ne maîtrisent rien. « Avant, pour traiter des sujets de santé, il fallait être capable de parler d’égal à égal avec le ministre de la santé. Nous étions tous spécialisés ! Quand on commençait spécialiste de l’Amérique du sud on mourrait spécialiste de l’Amérique du sud. Mais j’ai l’impression de parler d’une époque révolue…».

 « L’emballement médiatique crée la confusion et caricaturise »

 Il faut sans cesse ancrer l’information dans notre réalité, très complexe. Marie-Pierre Martine, secrétaire générale du Planning Familial rappelle que le débat était aussi vif concernant la commercialisation dans les grandes surfaces des tests de grossesse. « C’est juste qu’on est dans une société qui est dans la survalorisation de la maternité et qui a des conceptions de ce que doit être une femme, et veut l’imposer ! On aurait donc pu commercialiser un bout de plastique sur lequel on fait pipi, mais on laisse émerger les opinions manichéennes ».

Après le déchaînement des plumes et des images, adviendra l’après surmédiatisation. Maintenant pour la masse « la pilule est dangereuse ». Le nombre de demandes d’avortement a d’ailleurs augmenté après l’emballement à cause de la peur générée par les médias !

D’après Isabelle Yoldjian « Le grand public ne fait pas la différence entre une thrombose artérielle et une thrombose pulmonaire. j’avais beau dire qu’une grossesse était plus dangereuse que la pilule pour ceux qui présentent des risques, le grand public retient : la pilule est dangereuse. »

L’important pour les journalistes est donc de réfléchir à comment le message sera interprété, à son impact potentiel.

 Un emballement médiatique a aussi la capacité de faire émerger beaucoup de questions. Dans ce cas précis il aura eu le mérite de remettre les femmes au centre des décisions concernant la contraception. « Les journalistes n’en ont pas trop fait  car il est légitime que les femmes sachent ! Et qu’on traite tous les angles. » continue Sylvestre Huet, journaliste à Libération.

 Question essentielle : la compassion du journaliste

« Je pense que la compassion, la pleurnicherie, n’a pas sa place dans le journalisme ! » Ce sont les mots de Jean-Yve Nau qui retentissent dans la salle. « Si on veut parler de l’humain, on fait un portrait ! Mais on ne doit pas croiser l’information objective, et le malheur des gens ! La solution est d’apprendre à pondérer.» Alors que pour l’ancien journaliste du Monde la« compassion du Téléthon » n’a pas sa place dans le journalisme, pour Marie-Pierre Martinet, appuyée par un journaliste de France 3 présent dans la salle, on ne peut pas déshumaniser le problème. « Dans la presse régionale, on est dans la proximité, c’est pour cela qu’on est dans la tentation d’être dans l’émotionnel, ce sont des gens qui habitent près de chez nous qu’on informe, ça pourrait toujours être eux ».

Et le rôle des réseaux sociaux alors ?

 Ce phénomène a largement changé le rapport à l’information, instauré le diktat de l’immédiateté, et complexifié le travail du journaliste, et pourtant, la question de l’utilisation des réseaux sociaux a complètement été éludée.

Seul Jean-Yve Nau s’exprime. Pour lui l’apparition des réseaux sociaux est une chance pour les journalistes. Ils légitiment grandement le travail du journaliste et le crédibilisent. Pour cela les journalistes doivent savoir hiérarchiser, se distancier. S’écarter de ce qu’il appelle « le magma difforme, qui n’est pas très loin de la discussion de bistrot».« Les réseaux sociaux font valoir le label qualité des journalistes ! » surenchérit-il.

En clair, réfléchissons avant de commencer un article par le mot « drame ». Faut-il faire peur aux femmes et provoquer l’arrêt de la prise des contraceptifs ou informer les citoyens sur les lobbies pharmaceutiques, et la complexité du monde ? Les clef est de recontextualiser sans cesse car les journalistes eux-mêmes sont bien souvent dans la confusion, qu’ils ne peuvent alors que reproduire.

 ANSM :Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé. L’agence surveille les effets indésirables d’un produit, délivre des autorisations temporaires d’utilisation pour les maladies rares, encadre toute la publicité des médicaments, surveille la toxicité du médicament .

Jessica Coudurier