Journalisme d’investigation, en avant la mutualisation !

Gérard Ryle, directeur du Consortium International des Journalistes d’Investigation, était le grand témoin du débat « Journalistes d’investigation, enquêtes en réseaux, vers la fin des frontières ? » A ses côtés, Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart ainsi que Cécile Dehesdin, journaliste chez Slate.frAu centre du débat, le besoin de coopération entre journalistes et la nécessité de revaloriser la relation avec les citoyens. 

Cultiver le partage

Gérard Ryle est le journaliste à l’origine de l’affaire « Offshore Leaks ». En possession de 2.5 millions de documents secrets révélant des informations classées sur 120 000 entreprises établies dans des paradis fiscaux, il décide de divulguer ces données. Pour cela, il rejoint le Consortium International des Journalistes d’Investigation. Un partenariat avec 36 pays est établi pour mener à bien la publication. Dans chaque pays, un journal, une radio et une chaîne de télévision ont été choisis pour collaborer. En France, le journal qui relaie les documents est Le MondeLes articles font scandale, des gouvernements s’effondrent et les autorités mondiales sont obligées de réagir face à ce fléau bancaire (G8 et G20 par exemple). La clé du succès de cette affaire ? La coopération entre des journalistes du monde entier. « On avait mis un forum en place pour partager. En faisant nos recherches on trouvait des informations qui pouvaient servir à un journaliste étranger » explique Gérard Ryle. « Il faut pouvoir s’associer sans frontières pour traiter des crimes sans frontières » complète Fabrice Arfi. Pour lui, il y a un manque de collaboration cruel dans le journalisme, même au sein d’une rédaction. « Les rédactions sont des cathédrales d’égoïsme où chacun travaille sur son sujet sans partage. […] Il faut replacer l’information avant le journaliste. »

Fabrice Arfi, Gérard Ryle et Agnès Chauveau. Crédit : C.P.

Fabrice Arfi, Gérard Ryle et Agnès Chauveau. (Crédit photo: C.P.)

Cet abattement des frontières journalistiques n’est pas une utopie. Exemple avec la publication des données d’Edward Snowden sur la NSA par The Guardian. « Le journal a choisi de publier aux Etats-Unis pour être protégé par le premier amendement, rappelle Fabrice Arfi. Même cela ne les a pas complètement protégés car il faut rappeler que deux agents des services britanniques sont venus détruire des disques durs à la rédaction du Guardian. » Gérard Ryle complète : « On peut choisir où on publie maintenant. » Il y a encore des obstacles mais l’information a bien l’air de se diriger vers une fin des frontières.

Une place pour le lecteur ?

Entre journalistes et grand public, selon Fabrice Arfi, il existe un lien d’interdépendance très fort. Le public est à l’origine de l’information puisqu’il la choisit et la fait remonter aux instances médiatiques: « il ne faut pas rester dans un petit cercle de contacts fermés, ce sont les gens qui font l’information. »
Pour Gérard Ryle, c’est grâce aux technologies que«le journalisme est arrivé à son âge d’or» en permettant la participation citoyenne. Pour le révélateur de l’Offshore Leaks, le public est partout dans le travail du journaliste. «La légitimité de notre travail est dans les yeux du citoyen»complète Fabrice Arfi.
D’où la nécessité d’une vigilance permanente sur la protection des sources: «sous le gouvernement précédent, le secret des sources a été malmené. Des sources ont été victimes d’une surveillance de la DCRI, c’est une situation typiquement française» précise le journaliste de Mediapart. D’après ce dernier, c’est un problème d’ordre juridique qui permet toutes les violations du secret professionnel (en effet, juridiquement, la loi du 4 janvier 2010 peut contraindre le journaliste à révéler ses sources dans le cadre d’un «impératif prépondérant d’intérêt public»). La loi Taubiraactuellement à l’étude est largement inspirée de la législation belge et prévoit d’élever la protection du secret des sources, alors que le flou juridique actuel ébranle la confiance des citoyens en la profession. Fabrice Arfi estime que « c’est au journaliste d’assumer ce qu’il choisit de publier. On est dans une situation où les pratiques gouvernementales oublient l’intérêt du public « conclut-il.

Lucie Hovhannessian

Charlotte Palau