Patrick Apel-Muller : «Ce qui importe, c’est la culture sociale »

Patrick Apel-Muller est entré à l’Humanité en 1983, après avoir milité à l’Union des étudiants communistes durant ses études d’histoire. Il sera successivement membre de la rédaction en chef de L’Humanité dimanche, chef adjoint de la rubrique culture du quotidien puis chef du service politique-économique et social. Aujourd’hui, cet homme souriant et avenant dirige la rédaction du journal.

Comment se porte l’Humanité ?

Patrick Apel-Muller : Et bien l’Humanité se porte mal, comme tous les quotidiens nationaux qui, tous, perdent de l’argent. Mais nous nous portons plutôt moins mal. Nous avons mieux résisté sur le plan de notre diffusion que les autres quotidiens nationaux, nous avons même progressé en kiosque en 2012. Mais nous n’avons pas les puissances industrielles, bancaires, financières de groupes d’armement pour combler les déficits. Donc nous nous tournons régulièrement vers les lecteurs et nous réclamons de l’État qu’il assume son rôle pour assurer un réel pluralisme dans l’information, notamment écrite et quotidienne, en abondant à ce qu’il y ait l’exercice d’un des piliers de la démocratie. Au même titre que le droit de vote ou le droit de s’organiser dans un parti politique ou dans un syndicat. Le droit à l’information pluraliste est un fondamental de la démocratie.

Donc l’Humanité ne mourra pas ?

P. A-M. : L’Humanité ne mourra pas si on la soigne, si elle gagne plus de lecteurs, si l’Etat joue son rôle, si ses lecteurs continuent à la porter et à la diffuser. Elle ne mourra pas si elle est capable, comme nous l’entreprenons en ce moment, d’embrasser toutes les transformations de l’accès à l’information et les dimensions digitales pour ajouter à la dimension écrite. L’écrit imprimé ne peut plus être pensé de la même manière parce qu’il doit trouver de nouvelles exigences. Parce que comme quand la radio a fait irruption, comme lorsque la télé est apparue dans les foyers, la nature de l’information change. Nous ne sommes pas dans la course à l’information mais dans la recherche de la profondeur et l’intelligence de l’actualité.

Vous parliez tout à l’heure de la propriété des médias comme posant un problème d’indépendance. Vous avez ouvert votre capital en 2001, est-ce que cela vous concerne aussi ?

P. A-M. : Non ça ne nous concerne pas parce que le capital du journal est la propriété des lecteurs, d’un certain nombre d’actionnaires individuels qui sont dans la sympathie éditoriale du journal, des amis de l’Humanité avec des gens comme Edmonde Charleroux, la présidente du jury du Goncourt, et puis également des diffuseurs du journal. Nous avions à un certain moment ouvert le capital très faiblement avec un droit de vote extrêmement ténu des entreprises qui étaient rentrées. Aujourd’hui, cette structure n’existe plus.

Est-ce qu’il y a un profil type du journaliste travaillant à l’Humanité ?

P. A-M. : Je crois qu’il faut d’abord avoir une grande sensibilité à ce que vit le pays, se situer sur des bases progressistes et avoir envie de batailler pour une autre information en France et pour porter un autre regard sur les événements. C’est en général le profil des journalistes qui viennent d’origines bien différentes : écoles de journalisme, mais aussi parcours militants, parcours associatifs ou politiques. Certains ont aussi exercé dans d’autres domaines de la culture ou dans d’autres journaux et trouvent à l’Humanité une liberté qu’ils n’avaient pas dans d’autres médias.

"L’Humanité ne mourra pas si on la soigne" (Crédit photo : S.H)

« L’Humanité ne mourra pas si on la soigne » (Crédit photo : S.H)

Quel regard portez-vous actuellement sur la profession ?

P. A-M. : Je crois d’abord que le journalisme souffre de la précarité du journaliste. Cela fait qu’une grande majorité des embauches aujourd’hui se fait dans une situation précaire. Le nombre des pigistes a augmenté et cette fragilité financière, cette dépendance à l’égard de l’employeur a forcément des conséquences de dépendance sur les contenus que les journalistes peuvent produire. Ça c’est le premier aspect. Le deuxième c’est que je crois qu’on a besoin que ce pluralisme de l’information pénètre les écoles de journalisme dans les contenus, qui sont trop souvent normalisés et alignés sur une pensée unique. Il n’y a pas assez de contradictions, il n’y a pas assez d’irruptions de l’air extérieur. Par exemple, l’essentiel des parcours des journalistes dans les écoles se fait sans jamais voir des syndicalistes entrer dans l’école. C’est invraisemblable ! Comment passer à côté de ce regard dans les écoles de journalisme pour ensuite exercer un travail compétent ? Donc je crois que la question du rapport à la profession de journaliste doit être repensée pour plus de diversité et plus de variété et sans doute trouver des recrutements qui soient plus démocratiques.

C’est à dire ?

P. A-M. : Aujourd’hui l’essentiel des journalistes qui sortent des écoles de journalisme viennent de milieux très favorisés. D’ailleurs, les écoles de journalisme sont passé d’IUT à des formations qui exigent des niveaux de qualification supérieurs, alors qu’objectivement les techniques du journalisme semblent limitées à acquérir. On les acquiert toute sa vie et il faut toujours se perfectionner. Ce qui importe c’est la culture sociale, la culture des sujets, la culture générale et ça, ça s’acquiert par des études, d’une part, mais aussi dans un rapport avec la société qui rend sensible par tous ses pores à ce qui peut se dire, se faire et évoluer. C’est aussi aller chercher de l’information, de la culture, dans des lieux très différents.

Quelle place donnez-vous à l’information sociale au sein de l’Humanité ?

P. A-M. : C’est un des sujets d’excellence du journal. Nous en faisons un pôle central, c’est la rubrique phare du journal. Elle est effectivement valorisée, très régulièrement des sujets sociaux ou économiques sont en ouverture du journal. Je dirais que dans le parcours d’un cadre du journal, c’est toujours bien qu’il soit passé par la rubrique sociale. Ça permet aussi d’avoir ce regard, cette écoute sur les réalités du pays.

Propos recueillis par Simon Hue