Hackers et journalistes, même combat ?

Juillet 2010. 91 000 documents confidentiels de l’armée américaine – sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan – sont divulgués par le site WikiLeaks. Pour le grand public, un nouvel acteur de l’information vient de voir le jour : le hacker.

Smari McCarthy et Amaëlle Guiton en discussion après l'atelier professionnel. Photo J.M.

Smari McCarthy et Amaëlle Guiton en discussion après l’atelier professionnel. Photo J.M.

 

Permettre à n’importe qui de faire circuler une information en prenant un minimum de risque : tel est le leitmotiv du fondateur de WikiLeaks Julian Assange et de ses confrères hackers. Ce qui n’est pas sans poser une série de questions.

Un hacker peut-il, seul, vulgariser et diffuser à grande échelle ses révélations ?

Non selon Pierre Alonso, journaliste passé par Owni, qui a travaillé de décembre 2011 à janvier 2012 avec WikiLeaks. Son rôle : décoder les documents révélés par le site. « Les hackers ont pour objectif de faire sortir l’information, la faire circuler. […] Le journaliste doit donner du sens à quelque chose d’inintelligible. Quand des centaines de milliers de télégrammes diplomatiques sont révélés en même temps, ça pose un problème pour les traiter. » Et Bluetouff, hacker et cofondateur de reflets.info, d’abonder dans le même sens : « Il faut faire un effort de contextualisation » propre au journalisme. En somme, hackers et reporters ont un but commun : celui de libérer des informations ; mais cela passe par des pratiques différentes. Les uns publient en masse des documents précieux, les autres les analysent et les vulgarisent. « Un journaliste a le devoir de restituer l’information telle qu’elle est », explique Smári McCarthy, directeur technique de l’International modern media initiative.

Un hacker peut-il diffuser objectivement une information ?

Non selon Bluetouff. « C’est un travail périlleux. Je me fais aider par les journalistes pour un traitement objectif de l’actualité. » Mais le journaliste lui-même peut-il être objectif ? Smári McCarthy répond par la négative : « L’objectivité est un mythe. On peut observer cela dans le traitement médiatique des documents de la NSA (affaire Snowden, ndlr). Les journalistes couvrent l’affaire avec une fausse objectivité en disant que c’est dangereux de laisser ces documents au public. »

Hackers et journalistes doivent-ils travailler ensemble ?

« La première fois que l’on va dans un lieu de hackers, on a assez peur. On ne parle pas la même langue. Ils font des trucs avec votre ordinateur », ironise Edith Bouvier, grand reporter indépendante. En conséquence, « il est difficile de travailler ensemble mais on arrive à le faire de plus en plus. […] Ça permet de recouper nos informations. […] Le hacker me permet également de comprendre quelles sont les sources qui dévoilent des informations en ligne. » assure-t-elle.

Pour Pierre Alonso, la mutualisation des compétences a un autre avantage : celui d’améliorer la protection des sources. « Les journalistes sont mieux protégés que les hackers. On a cet énorme avantage de pouvoir refuser de dévoiler sa source. » Alors, dans le contexte actuel, certains hackers refusent de connaître le nom de leurs lanceurs d’alerte. Edith Bouvier y voit un risque : « C’est une protection pour le hacker de ne pas connaître le nom de sa source, mais aussi un danger. On peut vous manipuler, vous envoyer sur de mauvaises pistes. »

Paradoxalement, les hackers protègent mieux leurs sources au moment de récupérer l’information. « Ils utilisent des outils pour ne pas être repérés », témoigne Pierre Alonso. Exemple : une clé de codage nécessaire pour déchiffrer les mails. « Ma rédaction en chef a refusé d’utiliser ce système, déplore Edith Bouvier. Il y a pourtant des vies qui dépendent de cela. »

Au terme du débat, une proposition se distingue des autres pour mutualiser les compétences des hackers et des journalistes, mais semble difficile à mettre en place. Elle est signée Smári McCarthy qui propose, avec ironie, que « chaque journaliste soit attaché à la hanche avec un hacker. Une sorte de journalisme siamois. » Un attachement au sens figuré serait déjà un pas de géant.

Jérôme Morin

Lucie Hovhannessian