Mahmoud Elhajj : «Peu importe le sujet qu’on traite, on n’oublie pas la révolution»

Mahmoud Elhajj est un jeune journaliste syrien de 21 ans. Il n’a pas été formé au journalisme dans une école et n’a pas fait d’études supérieures. Depuis 2009, il a « pigé » en Syrie et au Liban, où il s’est réfugié après l’éclatement de la révolution syrienne. Actuellement en France, où il loge à la Maison des journalistes, il nous raconte son histoire.

"J’aurais été torturé. Je serais resté un an ou deux ans dans la prison jusqu’à ce que je meure". (Crédit photo: L.H.)

« J’aurais été torturé. Je serais resté un an ou deux ans dans la prison jusqu’à ce que je meure ». (Crédit photo: L.H.)

Comment vous avez réussi à travailler pour ces journaux sans aucun diplôme, sans formation ?

Mahmoud Elhajj : Avant j’étais poète, j’ai écrit un livre. Mon niveau de langue est bon, je comprends l’esthétique d’un texte. Je pense que je suis un bon rédacteur. Donc quand j’ai été à Al Akhbar, je leur ai dit « j’ai besoin de travailler« . A l’époque j’avais 17 ans. Ils m’ont dit que j’aurais une formation de 3 mois, et au bout de seulement 2 semaines j’ai signé le contrat. Il n’y a pas forcément besoin d’étudier quatre ans pour devenir journaliste. Je travaillais essentiellement dans le domaine culturel, mais c’est lié à la politique. Avant la révolution, personne ne parlait de politique. Maintenant c’est le contraire, tout le monde parle de politique. Qu’on fasse un article sur un film, un livre, sur n’importe quoi, on ne peut pas oublier la révolution, tout ce qu’il se passe. Et c’est inconscient.

Comment travaillez-vous en Syrie, dans ce chaos que les médias nous présentent, dans cette situation où on ne peut pas s’exprimer ?

Vous parlez des médias français, et bien je trouve ce sont les meilleurs en Europe sur le problème syrien. Comparés aux américains ou aux britanniques. Par exemple le jour qui a suivi les massacres à Damas, les médias français ont écrit « Bachar a fait ça« . Ils en étaient certains, parce qu’ils ont plein d’informations qui viennent de Syrie. C’est le cas parce que la France était en Syrie, et le gouvernement français sait tout sur la Syrie. Il y a eu l’occupation pendant 26 ans. Mais ce jour-là, les médias anglophones en général ont dit « On ne sait pas qui a fait ça, peut-être que c’est le régime de Bachar. » Les Français sont plus honnêtes avec nous.

Est-ce que tous les journalistes en Syrie sont comme vous, autodidactes ? Il y a des formations universitaires ?

Oui il y a une école, prestigieuse, mais pour être journaliste en Syrie, c’est mieux de de se former tout seul. J’ai pu travailler au Liban mais je ne pouvais plus en Syrie. Au Liban des enfants de treize ou douze ans écrivent mieux que les journalistes syriens. La presse en Syrie, c’est une catastrophe, vous n’imaginez même pas. Les maquettes, les idées… Vous ne pouvez pas écrire en réfléchissant, on ne raconte que les faits. A l’école, vous y allez quatre ans et on vous apprend ce que vous ne devez pas écrire et publier. Le journalisme en Syrie, c’est du n’importe quoi.

Vous êtes actuellement à Paris. Qu’est-ce que vous y faites ?

Je cherche une maison (rires). Je n’ai que 21 ans donc je suis sous protection subsidiaire (accordée, en France, à une personne qui ne bénéficie pas du statut de réfugié mais qui est exposée dans son pays à une menace relativement sérieuse, ndlr). Il faut avoir 26 ans pour obtenir des aides sociales. En théorie, j’ai plein de droits en France. Quand je me rends dans les organismes gouvernementaux qui peuvent m’aider ou s’occuper de moi, ils ont leurs idées… Ils me disent « Ce n’est votre place ici, vous feriez mieux d’oublier l’université. Il faut que vous trouviez du travail.« 

Retournerez-vous en Syrie, ou préférez-vous rester en France ?

J’adore la France, mais la France ne nous aime pas. Avant d’arriver ici, la France c’était mon rêve ! Quand je lis Foucault et Michel Serre… Tous ces philosophes… Quand on arrive en France on oublie tout ça parce que ma relation avec la France ne se fait pas avec les gens, elle se fait avec l’OFPRA (l’Office Française de Protection des Réfugiés et Apatrides), la préfecture, la police et d’autres. On ne sait pas grand-chose du pays, on a besoin de le connaître mais on ne peut pas.
Si je pouvais aller en Angleterre, je ne resterais pas une heure de plus en France. Je pourrais faire des études, on ne me demanderait pas le B2 (niveau d’anglais considéré comme courant). Et s’ils me le demandaient, on me prêterait des livres pour étudier l’anglais. Ici c’est trop compliqué. Les trois ou quatre cours de français qu’on a sont très mauvais. J’ai appris moi-même le français, parce que je devais parler aux gens, les rencontrer, pour ne pas juste rester à la maison des journalistes.

La Syrie n’est pourtant pas si loin de la France. Ici on a une image de la Syrie qui ressemble à celle de l’enfer…

C’est faux, et je ne comprends pas ça. Ce sont les médias qui se concentrent sur cet aspect. Ma famille est à Alep, je les appelle, ils mangent, ils jouent aux cartes… Il faut vivre ! Il faut accepter le fait qu’il y a la guerre, des missiles, qu’il y a Bachar Al-Assad et qu’on peut mourir à n’importe quel moment. Sinon c’est le stress et l’angoisse et on ne peut pas survivre comme ça. Là, pendant vingt jours il n’y avait aucune connexion à Alep, et hier ma mère m’appelle pour me dire qu’ils vont déménager. Vous voyez c’est comme l’Odyssée. Souvent il faut changer de ville.

Comment est-ce que le pouvoir vous a traité en Syrie ?

J’ai été en prison deux fois. La première, pendant cinq heures la deuxième pendant sept heures. J’ai dû partir mais ils m’ont rattrapé aux frontières. J’étais jeune et chanceux alors le garde m’a laissé passer. Parce qu’il était humain.

Il aurait pu vous tuer ?

Oui bien sûr. Enfin, à cette époque peut-être pas. J’aurais été torturé. Je serais resté un an ou deux ans dans la prison jusqu’à ce que je meure. Mais j’étais jeune, et je n’avais pas fait grand-chose. J’avais rejoint des manifestations, je haïssais le régime, je n’en voulais plus. Et on m’a arrêté pendant ces manifestations. J’avais peur, j’ai dit « Non j’adore le régime, laissez-moi partir« . Un officier m’a aidé, il m’a donné un code pour passer la frontière, et c’est là qu’on m’a arrêté puis laissé passer.

Propos recueillis par Simon Hue et Lucie Hovhannessian, traduits de l’anglais par Lucie Hovhannessian