Pourquoi l’UE est-elle si réticente à l’adhésion de la Turquie ? (1/2)

Alors que l’Union Européenne a donné son feu vert pour ouvrir un nouveau chapitre de négociations le 5 novembre dernier, l’adhésion de la Turquie est loin d’être acquise. Officiellement candidate depuis 1999, l’euroscepticisme gagne du terrain dans le plus grand pays musulman du continent, tandis que les élus européens accumulent les signes de fébrilité. Buzzles décrypte les causes qui font qu’elle n’intégrera probablement pas l’UE prochainement.

Parce que les émeutes place Taksim résument à elles seules la situation précaire du gouvernement Erdogan. En effet, l’Allemagne avait repoussé les négociations au mois d’octobre pour démontrer ouvertement au Premier Ministre turc qu’elle condamnait les violentes répressions lors des manifestations qui ont eu lieu à Istanbul en juin. Angela Markel indiquait également que « la Turquie a des progrès à faire en matière de démocratie. » Arrivé sur la scène politique en 2003, Recep Tayyip Erdogan faisait figure de visionnaire et incarnait une rupture avec la Turquie des années 90 en proposant plusieurs lois pour la liberté des femmes, plonger le pays des omeyyades dans la modernité et bien sûr intégrer l’UE rapidement. Or la situation politique s’est dégradée, à l’image du musellement des partis d’opposition et du refus de la séparation des pouvoirs, que l’AKP (le parti d’Erdogan, de centre-droit) juge comme « un obstacle pour la mise en œuvre d’une politique cohérente et ambitieuse ».

Pour aller plus loin : la déclaration du ministre des Affaires étrangères turc au moment de la reprise des négociations avec l’UE

Parce que seulement 3 % du territoire est situé sur le continent européen. Par sa localisation géographique, elle a toujours été un lieu d’échanges économiques, culturels et religieux stratégique, à cheval entre Europe et Asie. Entre la Thrace et l’Anatolie se trouve désormais un nouveau tunnel sous le Bosphore, comme le souhaitait tant Atatürk, le fondateur emblématique de la Turquie moderne. La ville d’Istanbul résume cette séparation, tournée d’un côté vers l’Ouest, et regardant de l’autre côté le Moyen-Orient et l’Asie. Les opposants à l’intégration dans l’UE pointent cette situation singulière, revendiquant des Etats-Unis d’Europe uniquement pour des pays possédant ses frontières sur les terres de Molière, du roi Arthur ou du Saint-Empire.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, à la séance d'ouverture d'une conférence du ministère des Affaires européennes, à Istanbul. (AFP)

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, à la séance d’ouverture d’une conférence du ministère des Affaires européennes, à Istanbul. (AFP)

Parce que les Européens ne sont pas prêts à céder une part de leur souveraineté à un si grand pays musulman. Quand l’UE des 28 – rappelons que la Croatie a intégré l’Union en juillet dernier- compte 509 millions d’habitants, elle atteindrait 583 millions de citoyens avec la Turquie. Cela ne fait qu’une hausse de 16 %. Certes, mais le poids démographique des 75 millions de Turcs concurrence celui de l’Allemagne, pays le plus peuplé du continent. Jamais clairement définie, l’idée d’une culture chrétienne propre aux pays membres reste présente dans les esprits. Avec la montée des mouvements populistes et la hausse des actes racistes et anti-islamiques partout en Europe, difficile d’amadouer les habitants européens. Même enjeux pour nos élus politiques, qui s’interrogent toujours sur les conséquences que pourrait avoir cette intégration au sein de leurs institutions. L’argument culturel avait d’ailleurs été exprimé par Nicolas Sarkozy, alors que quelques hommes politiques réclament un traitement non culturaliste concernant la Turquie.

Bien que la Turquie travaille depuis plusieurs années pour adhérer à l’UE, elle reste bloquée sur le quai au même moment où l’idée d’une intégration prend le large dans les Etats membres. (D.R.)

Bien que la Turquie travaille depuis plusieurs années pour adhérer à l’UE, elle reste bloquée sur le quai au même moment où l’idée d’une intégration prend le large dans les Etats membres. (D.R.)

Déjà relayé au rôle de figurant sur l’échiquier politico-économique mondial, il s’agirait d’un revers de plus pour le Vieux Continent, qui se targuait il y a quelques siècles d’être le berceau des plus grandes inventions dans tous les domaines. Pourtant, les responsables européens ne pourront pas rester campés sur leurs positions ad vitam aeternam, car la Turquie continue de haranguer Bruxelles, jusqu’au jour où, elle aussi, pourra échanger et s’investir dans la mondialisation sans demander de soutien à l’UE. Et ce, peut-être plus vite qu’on ne le croit.

Vincent Bourquin