Pourquoi l’UE est-elle si réticente à l’adhésion de la Turquie ? (2/2)

Alors que l’Union Européenne a donné son feu vert pour ouvrir un nouveau chapitre de négociations le 5 novembre dernier, l’adhésion de la Turquie est loin d’être acquise. Officiellement candidate depuis 1999, l’euroscepticisme gagne du terrain dans le plus grand pays musulman du continent, tandis que les élus européens accumulent les signes de fébrilité. Buzzles décrypte les causes qui font qu’elle n’intégrera probablement pas l’UE prochainement.

Parce que l’intégration de la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie n’a pas convaincu. Aussi, une « Europe à plusieurs vitesses » aurait fait surface, rendant compliquée la gouvernance d’un ensemble de pays aux intérêts diamétralement différents. Souvent décriés comme des Etats qui n’ont pas totalement assimilé les règles de l’UE, ils sont indirectement des freins à la demande d’intégration. Ces pays, qui ont récemment rejoint l’Union, mettent du temps à se relever de l’ère communiste. L’économie est à reconstruire, le mode de vie diffère sensiblement de celui de l’Europe de l’ouest et les instances politiques sont toujours gangrenées par la corruption. Élus et citoyens ont du mal à reconnaître que ceux-ci font partie intégrante de l’économie européenne. La situation change peu à peu, comme le prouvent les nombreuses délocalisations qui atterrissent en Roumanie ou en Bulgarie, mais le salaire médian presque deux fois inférieur à celui des pays développés de la zone ou les retards technologiques demeurent problématiques. Cependant, le sentiment d’appartenance européen est beaucoup plus présent dans ces pays qu’en Espagne ou en Irlande. Évidemment très attachés à leur riche histoire, les Turcs pourraient s’identifier rapidement à l’Europe, s’appuyant sur une population jeune et diplômée, pour ainsi partir à la conquête de l’Ouest. Hypothèse à relativiser, puisque de plus en plus de nos voisins ottomans se disent méfiants vis-à-vis de l’Union Européenne selon plusieurs sondages.

Un militaire turc inspecte le « mur de la honte » pour repérer d’éventuels réfugiés syriens qui tenteraient de rejoindre le territoire turc. (D.R.)

Un militaire turc inspecte le « mur de la honte » pour repérer d’éventuels réfugiés syriens qui tenteraient de rejoindre le territoire turc. (D.R.)

Parce que sur un plan de la reconnaissance des droits de l’homme, la Turquie n’est pas exempte de reproches. Le plus connu et sans doute le plus contesté est la reconnaissance officielle du génocide arménien, survenu en 1915. Certains comptent d’ailleurs sur les Chypriotes pour mettre un veto incontournable à l’intégration, justifié par l’occupation militaire au nord du territoire et faisant partie intégrante de l’Etat turc. Chypre est membre de l’Union depuis 2006 alors que le gouvernement turc ne reconnaît toujours pas sa souveraineté. Le rétablissement de la peine de mort, aboli en 2002, fournit un motif de plus pour refuser les multiples demandes d’Erdogan. La position turque concernant l’épisode syrien joue également en défaveur d’Ankara. « Le mur de la honte », érigé au sud du territoire pour limiter l’afflux massif des réfugiés est mal perçu de l’autre côté du Bosphore. A ces problématiques s’ajoutent l’hostilité du pays pour l’autonomie de la minorité kurde en Syrie en cas de victoire de la rébellion et le rejet pour réduire davantage l’achat de brut iranien. Difficile donc d’imaginer une Turquie européenne, vu les circonstances diplomatiques actuelles, le pays multipliant les signes encourageant sa volonté d’adhésion et se recroquevillant en même temps sur elle-même.

Un des nombreux dessins satiriques concernant la position de l’UE face à l’entrée de la Turquie. (Fichier Foucher)

Un des nombreux dessins satiriques concernant la position de l’UE face à l’entrée de la Turquie. (Fichier Foucher)

Au-delà du particularisme historique de la Turquie, les réticences par rapport à son adhésion à l’Union Européenne sont multiples et demeurent bien fondées. Économie, structures sociales, politiques intérieure et gouffre culturel évident : les deux entités s’accordent autant qu’elles se désapprouvent mutuellement. La longue liste non exhaustive dressée précédemment se dirige vers un point partagé par une majorité d’élus européens. La Turquie n’intégrera probablement pas l’UE dans un futur proche. A moins que le recours au référendum européen sur cette question – ce serait une première- ne soit la méthode la plus légitime à appliquer. Qui peut contester aux 509 millions d’Européens le droit de se prononcer sur l’adhésion du meilleur allié oriental de l’Occident ?

Vincent Bourquin