Au nom de la sécurité de l’État

La vie des autres a été un des films événements de l’année 2006. Un Oscar du meilleur film étranger en 2007, un BAFTA du meilleur film en langue étrangère, la critique largement emballée. Seulement seize ans après la réunification allemande, le film de Florian Henckel von Donnersmarck revient sur l’un des aspects les plus sombres de la RDA : la Stasi et l’espionnage des citoyens. Le film laisse aujourd’hui un goût amer d’actualité.

Délation et immersion dans l’intime

VieDesAutresAffiche

L’affiche originale du film.

Le film s’ouvre sur un interrogatoire mené par le capitaine Gerd Wiesler. Au bout de plusieurs heures et autant de manque de sommeil, l’homme interrogé finit par dénoncer celui qui a aidé son voisin à fuir la RDA. Wiesler apparaît immédiatement comme le méchant officier. Il passe l’enregistrement de l’interrogatoire à ses élèves et leur apprend comment savoir si quelqu’un ment ou dit la vérité selon sa réaction à la privation de sommeil.

Quelques jours plus tard, l’opération « Lazlo » est lancée. Le dramaturge Georg Dreyman est placé sous écoute et surveillance, sur de simples suspicions d’une éventuelle subordination. Sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Gerd Wiesler et un second officier, plus jeune, se relaient dans le grenier de l’immeuble pour écouter toutes les conversations.

Pendant quelques semaines, l’officier va être plongé au cœur de l’intimité de l’écrivain, rendant compte de toutes ses activités. Tous les faits, gestes et paroles de Dreyman et ses visiteurs sont inscrits dans un rapport écrit, à l’heure près.

C’est grâce à cette immersion dans la vie intime du dramaturge et de sa compagne que Gerd Wiesler va devenir plus compatissant, et s’immiscer dans le destin de l’écrivain.

En plus d’être un film émouvant, La vie des autres dresse un portrait de la RDA et des méthodes de la Stasi. Mais aussi de la difficulté d’être un artiste, la liberté d’expression opprimée, la toute-puissance des membres du gouvernement, et avant tout, comment tout cela a été implanté par des hommes, et contesté par des hommes.

Humains avant tout

Nous sommes toujours surveillés. Les méthodes ont changé, les contextes aussi, et l’échelle a largement augmenté. Plus besoin de planquer les fils des micros derrière la tapisserie et des mouchards dans les interrupteurs, tout est sur le réseau et dans nos ordinateurs. Stasi, c’est la contraction de « Staatssicherheit » : sécurité de l’État. En anglais : national security. Mais il n’y a besoin même pas de faire de la linguistique pour établir le lien avec l’un des plus gros scandales de cette année. Les révélations d’Edward Snowden sur la NSA (National Security Agency) n’ont pas manqué d’offusquer les figures politiques et les citoyens du monde entier.

Le siège gigantesque de la NSA, dans la Maryland. (Crédit photo Reuters)

Le siège gigantesque de la NSA, dans la Maryland. (Crédit photo Reuters)

Au nom de la sécurité de l’État et de la lutte contre le terrorisme, la NSA, mais aussi la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) et sûrement toutes les agences nationales dédiées à la sécurité du territoire se sont accordé un accès à nos historiques et nos mails.

On ne peut plus avoir de secret sur Internet, ni dans nos disques durs. Toutefois, cette notion n’est pas morte, pas plus que celle de vie privée. Le seul repère constant dans l’Allemagne scindée de l’après Seconde Guerre mondiale et dans le nouveau millénaire, c’est l’humain. Le capitaine Gerd Wiesler choisit de garder un secret, et de le protéger jusqu’au bout. Il fait ce choix par empathie, contre son gouvernement et sa hiérarchie. Le secret reste un gage de confiance, de solidarité, de respect, de loyauté entre les personnes. Bonne nouvelle : aucune agence ne pourra jamais espionner les émotions humaines.

Lucie Hovhannessian