Le documentaire radiophonique à la page

C’est un genre discret mais incontournable à Radio France. Publié en septembre dernier, Le documentaire radiophonique, écrit par Christophe Deleu, est le premier ouvrage à s’intéresser en profondeur à ce thème. Buzzles a interviewé l’auteur.

Christophe Deleu, spécialiste du documentaire radiophonique (D.R.)

Christophe Deleu, spécialiste du documentaire radiophonique (D.R.)

Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Strasbourg, Christophe Deleu est dans le même temps producteur délégué (équivalent de « documentariste ») à France Culture depuis 1997, où il a déjà réalisé plus d’une centaine de documentaires radiophoniques.

Thème central de son ouvrage publié aux éditions l’Harmattan, Christophe Deleu explore le genre de fond en comble, de sa création à son évolution en passant par les émissions et réalisateurs qui l’ont fait avancer. Il se questionne sur les différents types de formats, tels que le documentaire d’interaction, le documentaire poétique, le documentaire d’observation et enfin celui qui mélange les genres : le documentaire-fiction.

Dans un but très pédagogique, nous permettant ainsi d’appréhender facilement ce qu’est le genre radiophonique, Christophe Deleu propose aussi un tour d’horizon de ceux qui ont permis de donner naissance au documentaire : le débat, le radioreportage, l’entretien…

Buzzles : Est-ce que vous avez trouvé au final une définition précise du documentaire radiophonique ?

Christophe Deleu : Je me suis un peu inspiré de la définition classique que l’on trouve dans les dictionnaires pour le cinéma : « film composé de documents authentiques avec une volonté didactique. » Je l’ai un tout petit peu adaptée. Selon moi ce qui relève du documentaire radiophonique est une émission qui se distingue d’une émission de plateau en direct, composée d’éléments tournés en reportage et qui sont montés et mixés . Mais il n’y a pas de définition qui fait autorité. Je n’ai pas forcement voulu proposer de définition en tant que tel, mais plutôt le point de convergence entre plusieurs genres radiophoniques.

Quand le documentaire radiophonique est-il né ?

La notion de documentaire est arrivée après la Seconde Guerre mondiale. Avec notamment l’émission Paris Brest conçue par Jacques Peuchmaurd (NDLR : il enregistre alors des sons dans une locomotive reliant Paris à Brest) . Mais cela reste difficile à savoir car il n’y a pas beaucoup d’archives sonores avant la Seconde Guerre mondiale. On peut se fonder soit sur des grilles de programmes, ou bien sur des témoignages.

On a longtemps parlé d’émissions élaborées, et non pas de documentaires. Par exemple sur France Inter, il y a l’émission Interception. Pour quelle raison cette dernière est appelé « magazine » et non pas « documentaire radiophonique » ?

C’est une raison un peu différente. À un moment donné, dans l’histoire de la radio, les journalistes ont fait la distinction entre le reportage et le documentaire. Ils ont décidé que le documentaire était un format qui impliquait une subjectivité. Le reportage, au contraire, apportait une objectivité.

J’imagine que les apports technologiques ont dû largement modifier la manière de réaliser des documentaires ?

Forcément, la radio est vraiment tributaire des innovations techniques. On ne peut analyser la radio que si on tient compte de ces innovations. Parfois, on a des idées esthétiques mais comme la technique n’est pas encore au point, ou qu’elle n’est pas encore inventée tout simplement, ce n’est pas facile.

C’est grâce à l’invention de la bande magnétique puis le Nagra (NDLR: enregistreur sonore portable) que le documentaire va pouvoir s’imposer à la radio. La dernière révolution est le numérique car il a eu des impacts considérables, avec une baisse des coûts de production. Cela a entraîné un vrai mouvement de démocratisation.

Pour quelle raison les stations privées ne diffusent-elles pas de documentaire radiophonique ?

Il y a plusieurs raisons. Au départ, c’est culturel puis il y a l’évolution des médias. Les stations privées généralistes comme Europe 1 et RTL se sont surtout construites sur la notion de direct. Dans les années 50, avec l’apparition de la télévision, l’écoute de la radio va devenir de plus en plus individuelle. Cela ne favorise donc pas le regroupement de la famille autour du poste de radio. Pour ces radios, le documentaire est alors un genre un peu poussiéreux.

Puis, il y a des raisons d’ordre économique. Un documentaire coûte beaucoup plus cher qu’une émission en direct. Les radios privées n’ont aucun intérêt à cela, d’autant que le documentaire est un genre où il est difficile de fidéliser l’auditeur.

Combien de temps faut-il pour réaliser un documentaire radiophonique ? Par exemple, l’émission Sur les Docks nécessite deux à trois jours de tournage, autant en montage et une journée de mixage. Je suppose qu’il faut, parfois, bien plus de temps ?

Tout à fait. Ici vous citez les éléments qui figurent dans le contrat de travail. Cependant, le temps de préparation ne figure nulle part. Juridiquement, on commence à travailler quand on pose la première question à quelqu’un. C’est tout le problème de la reconnaissance du travail effectué, qui n’est pas pris en compte. De ce fait on ne peut pas répondre à la question du temps employé car une personne peut ne pas du tout préparer son documentaire. A l’inverse, on peut imaginer un documentariste qui travaille pendant deux ans afin de chercher un sujet qui lui convient, travailler cette notion de sujet, voir quel lien il peut établir avec lui, faire du repérage, se documenter …

Christophe Deleu est vice-président du Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio (GRER). Il a co-fondé l’Addor (Association pour le développement du documentaire à la radio). Avec François Teste, il a reçu quelques prix prestigieux comme le prix Scam 2005 pour La lointaine. Son documentaire Vers le Nord a été prix de la réalisation aux Radiophonies et prix Phonurgia Nova en 2010. Enfin, Débruitage a été lauréat du Grand Prix SGDL en 2013.

Dossier complet sur le genre radiophonique par Christophe Deleu, sur le site de l’INA : Ici

Victor Vasseur