A la mémoire de Jean Zay

On lui doit beaucoup mais peu s’en souviennent encore. Jean Zay, né d’un père juif et d’une mère protestante, a été avocat, ministre, mais aussi président de la première édition du Festival International du film de Cannes en 1939. On l’oublie peut-être, mais c’est bien lui qui en est l’initiateur. La Compagnie marseillaise Tetra Art a donné rendez-vous au public cannois, ce samedi 12 janvier,au Palais des Festivals, pour raconter son histoire.

L'affiche du tout premier Festival International du Film qui s'est déroulé dans les toutes premières journées de la guerre.

L’affiche du premier Festival International du Film qui s’est déroulé dans les toutes premières journées de la guerre.

« Notre projet est de […] rallumer les feux d’une mémoire défaillante. On dit « devoir de mémoire », certes, mais ce devoir-là ne peut être que collectif », explique le metteur en scène Raymond Vinciguerra. Ce spectacle, présenté dans le cadre de l’hommage rendu par la ville de Cannes à Jean Zay, s’élabore à partir de son oeuvre Souvenirs et Solitude et des lettres écrites durant sa détention. Car l’homme présenté au cours de la pièce s’est engagé dans la Résistance en 1939, alors que le Festival de Cannes venait tout juste de naître. Arrêté un an après par le gouvernement de Vichy, il passe les quatre dernières années de sa vie en prison, avant d’être sauvagement assassiné par des miliciens déguisés en résistants.

Ecrit par Raymond Vinciguerra et le journaliste Jean-Manuel Bertrand, le texte théâtral est une fiction de ces années d’emprisonnement. Il mélange réflexion sur cette période d’horreur au souvenir de l’action du grand homme qu’il était : création du Musée de l’Homme, du Musée d’Art moderne et de la Cinémathèque française, organisation de l’Exposition universelle de 1937, restauration du château de Versailles et de la cathédrale de Reims, fondation du CNRS et de l’ENA, instauration de l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans, de l’éducation physique à l’école, de la médecine préventive scolaire… Un nombre incalculable d’initiatives qui démontrent tout l’humanisme du personnage.

« Comprendre, c’est pardonner dit-on? »

Avec cette pièce, la ville de Cannes rend cette année hommage à Jean Zay. (Crédit photo : Robert Terzian)

Avec cette pièce, la ville de Cannes rend cette année hommage à Jean Zay. (Crédit photo : Robert Terzian)

Jean Zay n’est pas seul sur scène. Avec lui, quatre autres individus : un industriel, pétainiste et collaborateur de l’époque, mais aussi un jeune milicien en proie à une radicalisation, une femme qui tente de reconstituer l’Histoire et de comprendre ces temps douloureux et complexes, et un gardien de prison, ancien de la guerre de 14 et fidèle au maréchal Pétain jusqu’à l’effondrement de ses convictions… C’est bien ce que cette pièce interroge : les convictions de chacun, si fortes et si faillibles à la fois. Ces convictions qui nous guident et qui parfois révèlent toute la contradiction de l’être humain. L’humanité, c’est savoir douter avant tout. Cette confusion dans les consciences est sûrement le centre de la pièce. Alors comprendre est-il pardonner, comme se le demande la jeune femme qui enquête sur cette histoire tragique? Pardonner suffit-il pour vivre sans que justice n’ait été faite? L’affaire Jean Zay n’est même pas une « affaire » à proprement parler. C’est une affaire Dreyfus qui s’est déroulée en silence.

Un hic dans l’Histoire

Avec une telle trame de fond pour animer la pièce, un tel questionnement porté au centre de l’intrigue, pourquoi sort-on de la salle en ayant la sensation que tout aurait pu être plus vivant? Des choix de mise en scène peuvent rester peu parlants : pourquoi avoir besoin d’un micro à certains moments et pas à d’autres, quand rien ne semble le justifier? Pourquoi avoir tenu à ce qu’il y ait si peu de mouvements? Cependant, l’image indélébile d’un choix tout à fait judicieux s’impose : le drapeau tricolore formé par des néons au sol. Placé au centre de la scène, il rassemble aussi bien les personnages, les comédiens et le public en un tout que l’on pourrait appeler nation, pour se poser ensemble les questions nécessaires à ce que l’Histoire ne dérive plus.

Suzanne Shojaei