Dans les coulisses du Cannes Jeune Ballet

L’école supérieure de danse Rosella Hightower, implantée à Cannes, a offert un spectacle à toutes les entreprises de la région PACA qui la soutiennent. Samedi 25 janvier, l’Hôtel Mariott a ouvert ses portes pour accueillir le Gala des Entreprises, événement important pour l’école. Reportage dans les coulisses du spectacle.

« Viens, je vais te présenter quelques danseurs », propose Hind Guefif. À seulement 19 ans, Hind est en première année du cycle préprofessionnel que propose l’école Rosella Hightower. Elle est entrée dans l’école en 3ème et l’année prochaine, elle fera partie du Cannes Jeunes Ballet qui rassemble les élèves de la dernière année commune des écoles supérieures Rosella Hightower et ENSD Marseille.

Hind ne dansera pas ce soir ; elle n’a pas été choisie par les professeurs pour interpréter une pièce. Dans sa classe, seuls six danseurs sur les vingt feront partie du spectacle. « La pièce pour laquelle notre classe pouvait danser n’a besoin que de six danseurs. Le choix se fait donc par rapport au style de la pièce, qu’il faut faire correspondre avec la gestuelle de tel ou tel danseur », explique-t-elle.

Silence en coulisses !

L’heure approche, les danseurs se retrouvent dans les loges. » (Crédit photo : D.R.)

L’heure approche, les danseurs se retrouvent dans les loges. » (Crédit photo : Suzanne Shojaei)

Ce soir, Hind fait la guide. Elle se faufile dans les coulisses, à travers le labyrinthe qui mène aux loges. Il est 19h30, une chaleur suffocante règne dans les couloirs. La répétition générale vient de se terminer et les danseurs courent de loge en loge pour s’assurer que tout est en place. Hind parvient à en intercepter certains, comme Maylis Baromes, une des trois filles de sa classe qui danseront ce soir. À 18 ans, Maylis relativise la difficulté de ce qui leur est demandé : « On ne travaille la pièce de manière intensive que depuis deux mois environ. Mais on est habitués à apprendre de nombreuses chorégraphies en même temps, ça devient automatique ». La présence du chorégraphe permet aux élèves de s’imprégner le plus possible de son langage. C’est en tout cas l’avis de Lyssandra Van Heesewijk, danseuse du Cannes Jeune Ballet, qui explique le principe : « Stressée, je le suis pour sûr. Car pour la pièce Recto-Verso, nous n’avons travaillé avec Jean-Christophe Maillot (ndlr : le chorégraphe) que deux fois. Le reste du temps, c’était avec le Ballet de Monte-Carlo. ». Même si elle assure que Jean-Christophe Maillot a su mettre des mots précis sur ce qu’il voulait, Lyssandra avoue toutefois en riant qu’elle a l’impression de ne pas maîtriser la pièce. Perfectionniste, de surcroît. 

Lyssandra et Hind dans les coulisses du spectacle ». (Crédit Photo : Suzanne Shojaei)

Lyssandra et Hind dans les coulisses du spectacle ». (Crédit Photo : Suzanne Shojaei)

H – 30min

Hind termine la visite par la salle de spectacle. Là, c’est rires et parlote en mille et une langues différentes. Car l’école Rosella Hightower accueille des étudiants de toutes nationalités (plus de 50% des élèves seraient étrangers, d’après la chargée des études Amélie Clisson).  Sur scène, un technicien passe le balai tandis qu’un danseur marque rapidement des mouvements à deux pas de lui, tout en blaguant avec les autres. Difficile d’imaginer l’état de concentration extrême dans les coulisses quelques minutes plus tard.

Parmi les danseurs, Jean-Yves Phuong, 22 ans, témoigne : « Avec Claude Brumachon (ndlr : chorégraphe de la pièce La Ressemblance), les répétitions ont parfois été dures autant physiquement que moralement. Il nous cassait souvent par son franc-parler. Je sais qu’il est important de se prendre des murs parfois, mais il y a des murs plus durs que d’autres ! ». Une métaphore pour le moins pertinente. Comme Lyssandra, Jean-Yves aurait voulu avoir plus de temps pour travailler avec le chorégraphe. « On a toujours envie de comprendre plus de choses sur la pièce. On se surpasse vraiment quand on travaille avec le chorégraphe. Mais il faut lui faire confiance ; les chorégraphes savent ce qu’ils veulent et te le disent rapidement ! »

Quand le rideau se lève

Ça y est, c’est l’heure. Le spectacle commence avec La Ressemblance, pièce de Claude Brumachon, dansée pour la première fois par le Cannes Jeune Ballet. Ou plutôt, par deux de ses danseurs. Sur une musique de Beethoven, nous retrouvons Jean-Yves dans un duo nerveux, entre deux êtres qui s’affrontent mais qui cherchent aussi à se retrouver, inlassablement. Un voyage commun, une performance physique dans les extrêmes et nourrie d’instinct ; c’est à croire qu’ils se surprennent eux-mêmes. Puis vient Aï Que Vida, la pièce de Bruno Roque dans laquelle Maylis danse avec cinq autres élèves : en tout, trois garçons et trois filles pour trois Adam et trois Eve. Une pièce pleine d’humour et de sensualité, où les garçons sont jusqu’au bout menés par le bout du nez. C’est une autre Maylis sur scène. Elle se prête au jeu.

Par la suite, on retrouve l’excellent Concerto, pièce de Marco Cantalupo et Katarzyna Gdaniec déjà dansée par le Cannes Jeunes Ballet. Cette fois-ci, avec une nouvelle distribution. Mais rien ne change pour cette ritournelle. C’est une représentation d’une discussion houleuse entre quatre danseurs et autour d’une table assez résistante pour supporter l’intensité des échanges. L’énergie débordante qu’elle nécessite fait aussi de la pièce l’esquisse de la complexité des rapports humains, entre tendresse, agression et sauvagerie. Le tout sur un magistral concerto de Bach ; l’harmonie baroque et ses tensions sans cesse renouvelées sont le motif initial de la pièce, son credo.

La pièce Concerto, de Marco Cantalupo et Katarzyna Gdaniec, dansée par le National Ballet of Portugal. (Crédit Photo : Mario Gaspar)

La pièce Concerto, de Marco Cantalupo et Katarzyna Gdaniec, dansée par le National Ballet of Portugal. (Crédit Photo : Mario Gaspar)

Enfin, c’est la pièce Recto-Verso qui clôture le spectacle. Du chorégraphe Jean-Christophe Maillot, la pièce est elle aussi dansée pour la première fois par le Cannes Jeune Ballet. Elle présente une situation presque surnaturelle de grande détresse et de confusion, avec des silhouettes entièrement vêtues de noir pour une atmosphère maladive. C’est l’obsession du reflet de soi qui en est le point central, l’autre soi qui apparaît comme insaisissable. Des jeux de miroir sont exploités : des reflets troubles pour le trouble du reflet. C’est Lyssandra qui est soliste. Elle succombe à ce vice de l’artiste narcissique, piège à la Dorian Gray. Comme le personnage d’Oscar Wilde, Lyssandra se laisse envoûter par son reflet, mais surtout par son désir de jeunesse et de beauté éternelle. Le public est lui aussi confronté à son propre reflet, qu’on lui impose. Et il en reste coi. 

Suzanne Shojaei