Un ovni sur « Planète Libération »

Fin mars, Pierre Fraidenraich prenait les commandes du « directoire opérationnel » du quotidien Libération . Nommé par les actionnaires du journal (Bruno Ledoux et Édouard de Rothschild), Pierre Fraidenraich a sûrement connu des accueils plus chaleureux.

« C’est très Libé comme réaction »*, se rassure le nouveau directeur opérationnel. Un bien bel euphémisme pour caractériser l’indignation générale au sein de la rédaction du quotidien. Quelques mois plus tôt, les journalistes se révoltaient déjà contre la nomination d’un président du directoire (ndlr : François Moulias) à l’opposé de leur idéal car étranger au métier de journaliste. Aujourd’hui, c’est à « un sarkozyste » que les salariés de Libé tiennent tête. Selon eux, Pierre Fraidenraich est un journaliste qui fait pourtant preuve d’une « méconnaissance du métier ». Curieux, au premier abord.

 

Qui est Pierre Fraidenraich ?

 

D’apparence, le CV de Pierre Fraidenraich a tout de celui d’un journaliste. À 48 ans, il a été reporter sur la Cinq, présentateur du journal sur France 3, créateur et directeur de plusieurs chaînes de télévision telles qu’InfoSport ou I>Télé… Jusque-là, rien d’extravagant. Mais voilà, deux hics : d’abord, Pierre Fraidenraich est un homme de télévision, il ne connaît donc pas vraiment le monde de la presse écrite ; d’autre part, son ascension au sein des différentes rédactions qu’il a connues (présentateur, directeur général, responsable des acquisitions…) l’ont sûrement éloigné chaque fois un peu plus du métier de journaliste. D’où le gouffre entre lui et les salariés de Libé, ou plutôt l’abîme ressenti par les journalistes du quotidien, lorsqu’il se présente dans la grande salle du hublot mercredi 2 avril. Une première rencontre des plus glaciales.

 

 Le 2 avril dans la grande salle du hublot, les salariés de Libération ont rencontré leur nouveau "directeur de la publication". (Crédits : Marc Chaumeil)

Le 2 avril dans la grande salle du hublot, les salariés de Libération ont rencontré leur nouveau « directeur de la publication ». (Crédits : Marc Chaumeil)

Pierre Fraidenraich s’est exprimé au micro d’Europe 1, pour « Le Grand Direct des Médias ». Il revient sur l’ambiance troublante qui régnait dans la salle du hublot :

 

 

À noter que les salariés de Libération ont découvert le 9 avril que Pierre Fraidenraich n’avait en fait aucun contrat de travail au sein de l’entreprise de presse. L’occasion pour François Moulias, le président du directoire, de contrôler les faits et gestes du petit nouveau : Pierre Fraidenraich s’occupera seulement de « Planète Libé ».

 

« Nous sommes un journal » et rien d’autre

 

Le projet de Pierre Fraidenraich n’est évidemment pas ce qu’attendaient les salariés. Le but du nouveau directeur opérationnel : créer un « groupe média », comme il l’appelle lui-même.

« Le premier pilier, c’est le quotidien qui est bien sûr le navire amiral, le cœur de ce projet. Il doit reconquérir son marché. Le deuxième, le numérique : notre offre est aujourd’hui insuffisante. Il faut accroître la production de contenu, investir massivement le champ de la vidéo, mettre en place un « pay wall » (mur payant sur internet, ndlr), renforcer notre présence sur les réseaux sociaux, y compris en créant le nôtre. Troisième pilier, nous travaillerons également au lancement d’une Libé TV, une chaîne de télévision que nous proposerons aux FAI (Fournisseurs d’Accès à Internet, ndlr) et autres distributeurs dont je connais bien les besoins, sur un format très singulier. Quatrième développement : l’événementiel, il faut proposer un inventaire des contenus associés à la marque Libé à nos fans qui, par exemple, se déplacent sur les 250 débats que nous organisons tous les ans. Planète Libé, et c’est le cinquième axe, veut aussi jouer le rôle d’incubateur de start-up, fidèle à sa tradition de découvreur de talents, en soutenant de jeunes entreprises à vocation média. Enfin, le siège de Libération a vocation à devenir un « Flore du XXIème siècle », un centre culturel, un restaurant, une salle de projection pour accueillir notre communauté. »

 

Le combat est loin d’être terminé

 

Inutile de préciser que ce projet est à mille lieues de l’éthique Libé. Et le soir de la nomination du nouveau directeur opérationnel, ce sont des notifications AFP qui ont averti par portable les journalistes du quotidien. Comme s’ils n’étaient pas les premiers concernés… Cela dit, le principe rentre tout à fait dans le concept de « news factory » avancé par Pierre Fraidenraich qui consisterait à faire de Libération une « usine » à information « capable de produire et [de] commercialiser des contenus en passerelle pour les autres activités du groupe ». Mais c’est justement cette info que les journalistes du quotidien rejettent, la considérant comme du low cost. Et il faudrait peut-être le comprendre.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de le démontrer maintes et maintes fois dans la nouvelle rubrique « Nous sommes un journal » , créée spécialement pour la situation toute particulière que traverse en ce moment le quotidien. Rubrique qui, apparemment, ne mérite plus sa place : « Il est temps d’y mettre un terme, a annoncé Pierre Fraidenraich le 2 avril. Cela a été toléré par Bruno Ledoux, mais depuis quelques jours cela va beaucoup trop loin. ».

Mais le nouveau directeur opérationnel (qui ne l’est même pas, apparemment) aura sûrement du mal à détrôner ce qui symbolise aujourd’hui tout le combat des salariés de Libé.

 

La fameuse « Une » de Libé datée du 8 février et qui a donné son nom au long combat des salariés du quotidien. (Crédits : Pierre Andrieu, AFP)

La fameuse « Une » de Libé datée du 8 février et qui a donné son nom au long combat des salariés du quotidien. (Crédits : Pierre Andrieu, AFP)

 

Albéric De Gouville, rédacteur en chef à France 24 , nous livre son opinion sur la colère des journalistes de Libé :

 

 

 

Suzanne Shojaei

 

 

*Tous les propos de Pierre Fraidenraich sont extraits d’un entretien avec Les Echos, datant du 3 avril 2014.

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