Quand BFM va au-delà des limites

Mardi 18 février, BFM TV diffuse des images inédites de la scène de crime de la tuerie de Chevaline. Le parquet d’Annecy a annoncé, lundi 3 mars qu’une plainte avait été déposée pour violation et recel de violation du secret de l’instruction.

Rappel des faits : quatre personnes ont été tuées par balles le 5 septembre 2012 à Chevaline, en Haute-Savoie. Saad Al-Hilli, 50 ans, ingénieur britannique d’origine irakienne, sa femme, 47 ans, et sa belle-mère, 74 ans. Un cycliste de la région, Sylvain Mollier a également été abattu. Deux fillettes ont échappé à la fusillade. Mais le 18 février 2014, l’enquête connaît un rebondissement avec l’interpellation d’un homme : Eric Devouassoux. Il est interpellé et placé en garde à vue dans cette affaire puis finalement libéré, quatre jours plus tard.

Une «exclusivité» BFM TV

L’information est claire, elle peut s’écrire en une seule ligne : un homme interpellé dans le cadre de la tuerie de Chevaline. Le 19 février, l’information tourne en boucle sur BFM TV« Chevaline: l’interpellation d’un homme fait suite à la diffusion d’un portraitrobot ». Seulement, la chaîne d’information en continu ne s’arrête pas là, elle va beaucoup plus loin. En haut à droite de l’écran, on peut lire ce jour-là : « exclusivité BFM TV » en majuscules.

Quelle est cette exclusivité ? Une photo où l’on voit notamment les membres de la famille Al-Hilli « avant leur mort », dans leur voiture, ce que précise l’animateur de la chaîne. Mais aussi à droite, on voit encore le corps de Sylvain Mollier, le cycliste abattu par le tueur. La photo reste pendant vingt secondes à l’écran en gros plan, pendant que l’animateur décrit minutieusement chaque détail de cette scène de crime. Il annonce avant la diffusion de la photo : « On va vous faire découvrir une photo BFM TV. Cette photo, elle n’est jamais sortie ». Le présentateur ne manque pas de rappeler à la fin de ce « flash info » que c’est un « document que vous découvrez aujourd’hui sur BFM TV en exclusivité. » 

« Je crois que le mot déontologie existe toujours dans le dictionnaire »

Le procureur d’Annecy Eric Maillaud, lors d’une conférence de presse dédiée à la tuerie de Chevaline , a réagi suite à « la diffusion, par un média télévisé dont [il] tair[a] le nom, d’un certain nombre d’images manifestement issues de l’enquête ». Il poursuit le visage grave : « Ça nous met en colère, ça nous rend triste, ça a profondément choqué les membres des familles des victimes ». Quand bien même le visage du cycliste allongé au sol a été flouté, le procureur se dit « scandalisé ». Eric Maillaud continue : « Alors je sais que l’information est importante, je crois que nous collaborons, nous essayons de vous aider à comprendre et d’aider le public à comprendre mais il y a des attitudes que je juge personnellement parfaitement scandaleuses. Je crois que le mot déontologie existe toujours dans le dictionnaire ».  

« En colère », après la diffusion de photos sur BFM TV, le procureur d’Annecy a annoncé « la possibilité de poursuites pénales ». (Crédit photo : Capture d’écran)

« En colère », après la diffusion de photos sur BFM TV, le procureur d’Annecy a annoncé « la possibilité de poursuites pénales ». (Crédit photo : Capture d’écran)

Sur le site internet de BFM, plusieurs internautes ont réagi de manière virulente face aux justifications des journalistes de la chaîne d’info, « nous faisons notre métier » « L’enfant du cycliste, vous y avez pensé en montrant la scène du crime, pièce volée au dossier de l’instruction ? », « c’est du voyeurisme et c’est ignoble vis-à-vis de la famille des tués ». « On ne demande pas ce genre d’infos spectacle et vous la diffusez en boucle ! » Ces réactions semblent légitimes. Quelle famille voudrait voir des photos de la scène du crime d’un de leurs proches à la télévision ? Apparemment BFM TV l’aurait fait au nom de « l’information ». Pourtant la mission des journalistes n’a jamais été de donner en pâture les images des corps de gens assassinés…

« L’information » à tout prix

BFM TV a sûrement oublié un détail qui fait toujours la différence et qui semble essentiel : le recoupement de l’information. Un détail oublié de manière plus générale par toutes les chaînes d’information en continu.  Car c’est précisément le recoupement qui prend du temps et  qui valide ou pas une obligation déontologique. Si BFM TV avait pris ce temps justement, la chaîne aurait réalisé que ces images n’avaient pas lieu d’être diffusées. Tout le problème est là ; prendre ce temps, la chaîne ne le veut pas. Ou du moins elle ne peut pas se le permettre car ce qui prime avant tout c’est la vitesse de réaction au risque de diffuser tout et n’importe quoi. Ce qui compte c’est le « spectaculaire », le buzz et l’audience.

Lara Pekez

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