Mouss, de Zebda : « On a la patate grave »

Pendant quatre jours, la ville de Chatte (Isère) organisait sa vogue annuelle. Au programme quelques manèges et des bals, mais surtout un concert. Le vendredi 18 juillet au soir, le groupe toulousain Zebda s’est présenté devant près de 2500 spectateurs en furie. Buzzles était présent, et a rencontré l’un des trois chanteurs du groupe, Mustapha Amokrane. Plus connu sous le nom de Mouss, il voyage à travers la France depuis plus de 25 ans.

Buzzles : Le groupe Zebda existe depuis 1985, il s’est séparé en 2003 et s’est reformé en 2008. Entre-temps vous avez fait carrière en duo (Mouss et Hakim) ou en solo (Magyd Cherfi).  L’épisode vous a-t-il éloignés ou au contraire, rapprochés ?

Mustapha Amokrane : Evidemment, ça nous a rapprochés, puisque quand on décide de faire un break, on le fait consciemment, en se disant qu’on a besoin d’aller explorer d’autres choses. On savait dès la séparation qu’on se retrouverait après, avec Zebda. On savait que ce n’était pas la fin du groupe, et on ne s’est jamais perdus de vue. On se revoyait dans les mariages, les matchs de rugby ou de foot.

B : Et avec le recul, c’était un bon choix ?

A.: Oui, pour plusieurs raisons. Par exemple, tout au long de notre première collaboration, les différences d’âge entre Magyd, mon frère et moi se faisaient sentir. Quand on a reformé Zebda, après avoir mûri chacun de son côté, on a compris que ça nous avait rapprochés puisque cette différence d’âge avait été cassée. Et je pense qu’on peut dire aujourd’hui que cette coupure a renforcé le noyau et l’institution Zebda.

B : Et comment faites-vous pour avoir autant de peps sur la scène après près de 30 ans de collaboration ?

A.: D’abord, c’est dans notre nature. Nos personnalités font que l’on exprime facilement notre énergie, et puis on adore ça, on le cherche. La musique est formidable pour ça. Il y a l’aventure humaine, ce qu’on fait ensemble, comment on se nourrit les uns les autres, et il y a le fait d’être sur scène en faisant de la musique … (pause) vraiment, ça transporte. En fait c’est un peu irrationnel, car même si le physique n’est plus aussi performant qu’à vingt piges le mental est toujours présent et c’est pour cette raison qu’on a la même patate.

Après près de 30 années d’existence, Zebda s’exprime toujours avec autant de peps sur scène. (Crédit photo : Pierrick Ilic-Ruffinatti)

Après près de 30 années d’existence, Zebda s’exprime toujours avec autant de peps sur scène. (Crédit photo : Pierrick Ilic-Ruffinatti)

B : Pendant ces 30 ans de carrières, avez-vous connu une évolution musicale ?

A.: Entre le moment où on a commencé et aujourd’hui, notre musique a évolué. Au début on se disait que les gens se rappelleraient de la trace de notre chaussure au plafond, car on avait la patate grave. Et au fur et à mesure on a évolué. Par exemple, nous, les chanteurs, nous sommes mis à chanter plus et maintenant les gens se rappellent de nos textes, ça rééquilibre.

B : Vous vous représentez à Genève, à Tunis, au Caire, … Mais alors pourquoi venir à Chatte, petit village de 2500 habitants ?

A.: C’est une question de philosophie et de valeurs. D’abord on répond a tous les gens qui nous demandent de venir, puis parfois même c’est nous qui faisons la démarche d’aller quelque part. On est ouvert, on peut jouer à l’Olympia un jour et être à Chatte le lendemain : aucun problème. Comme on dit, on fait un travail de terrain en allant au contact des gens. Et il faut savoir qu’on a vécu dans des petites villes comme ici des moments fabuleux. Contrairement à certaines grandes villes où il y a régulièrement des têtes d’affiches, les gens ne sont pas blasés. Quand on vient c’est l’événement et les gens, venus parfois de toute la région, sont là pour nous voir sur scène.

Sur Mouss, Magyd et Hakim les années semblent n’avoir aucun effet. (Crédit photo : Pierrick Ilic-Ruffinatti)

Sur Mouss, Magyd et Hakim les années semblent n’avoir aucun effet. (Crédit photo : Pierrick Ilic-Ruffinatti)

B : Et qu’attendez-vous de l’ambiance des soirées dans les petits villages, comme à Chatte notamment ?

A.: On veut toujours créer une dynamique. Le but c’est d’atteindre le cœur et l’énergie des gens, pour les toucher au plus près en partageant un moment. Pour nous il n’y a pas de différence entre les publics. Il n’y a pas de mauvais public, il n’y a que des mauvais groupes ou des mauvais artistes. Le public change et c’est à nous de nous y adapter pour créer une ambiance. Et avec l’expérience on sait très bien qu’il y a toujours moyen de créer un climat.

B : On a pu lire plusieurs fois que Zebda était en train de se ranger politiquement. Est-ce le cas ?

A.: Euh… non je ne crois pas. Notre groupe a toujours eu plusieurs aspects. On a toujours eu le côté profond, plein de sens et engagé politiquement mais aussi le côté léger. Quand on envoi les petits pas, l’une des chansons de notre nouvel album, qui semble plus légère, ça ne signifie pas qu’on est moins engagé. On fait toujours passer un message et ça c’est la marque de fabrique de Zebda. Dans le passé on envoyait le bruit et l’odeur, mais dans le même temps on créait aussi tomber la chemise. Je pense que dans le groupe on a tous une conscience politique qui nous nourrit. Mais on sait aussi qu’on n’est pas des chevaliers, on ne va pas sauver le monde. Par la chanson on ne veut pas donner de leçon, on n’oblige pas les gens à s’engager mais on ne leur demande pas non plus de ne pas s’engager. Comme on dit, la musique accompagne tous les moments de la vie, les meilleurs comme l’amour mais aussi les moments de revendications.

B : Même si on entend parfois que vous vous engagez moins, on ne peut pas vous reprocher d’ignorer la cause palestinienne. Déjà en 2012 vous aviez écrit une vie de moins à ce sujet. Un petit mot dessus ?

 

 

A.: Pour nous ça a toujours été d’actualité. La question palestinienne se pose depuis des décennies et depuis notre enfance elle résonne dans notre conscience politique parce que nos parents, nos amis étaient « pro-palestiniens ». Et cette question-là symbolise pour nous une idée de combat, sans vouloir faire d’amalgame non plus, mais c’est un modèle de résistance. D’ailleurs la pochette de notre premier album, L’arène des rumeurs (1992) , montrait déjà un gamin palestinien.

Mustapha Amokrane symbolise à lui tout seul l’engagement politique, la recherche de sens et la légèreté que revendique Zebda. (Crédit photo :Pierrick Ilic-Ruffinatti)

Mustapha Amokrane symbolise à lui tout seul l’engagement politique, la recherche de sens et la légèreté que revendique Zebda. (Crédit photo :Pierrick Ilic-Ruffinatti)

B : Plus léger maintenant, vous êtes né avec un public qui a pris trente années. Pensez-vous que ce dernier a mûri avec vous ou que vous avez réussi à toucher une nouvelle génération, plus jeune ?

A.: Je pense qu’un public a grandi avec nous, puisque nous avons plus de 25 ans d’existence. Une performance que peu de groupes ont réalisée… Je pense à Massilia Sound System ou aux Wampas. Notre public a vieilli avec nous, mais on a pu constater que Zebda a touché une première génération et bercé une deuxième. C’est génial, puisque ça veut dire que notre musique se transmet, c’est un honneur pour nous… Finalement les choses ne sont pas si différentes d’il y a 25 ans, on continue d’aller au contact des gens, d’aller les chercher.

Propos recueillis par Pierrick Ilic-Ruffinatti