« Être un slow média n’a rien de révolutionnaire »

Nicolas Boeuf est un ancien étudiant de l’IUT de journalisme de Cannes, diplômé en 2012. Un an après, à Dijon, il fonde un magazine au concept nouveau, Le Miroir Mag avec cinq autres journalistes.

Vous avez récemment fait l’actualité à propos de l’interview de François Rebsamen qui a été « dépubliée » puis « republiée ». C’était un choix difficile pour le jeune média que vous êtes ?

On a été surpris. On a flippé car on ne s’attendait pas à ça. On l’a « dépubliée » momentanément, comme on l’explique sur notre site mais après avoir vérifié la bande-son, on a choisi de la « republier » telle qu’elle était au début. C’était un choix difficile car François Rebsamen a été maire de la ville de Dijon, il est ministre maintenant : il est très puissant. On était inquiet, on a hésité, surtout que se le mettre à dos n’était pas bien malin. On s’est finalement dit que si on ne la « republiait » pas, ça ne servait à rien, on n’avait qu’à fermer le journal. On a donc fait jouer notre indépendance, sachant que dans l’histoire, on n’avait rien à se reprocher.

Comment est né Le Miroir Mag ?

Le Miroir Mag est né après la fin de Dijonscope. En fait, après l’IUT, je suis entré à l’antenne de l’ESJ Lille à Montpellier. Mes collègues à l’école travaillaient à Dijonscope. Une fois que Dijonscope s’est trouvé en liquidation judiciaire, ils ont décidé de lancer le Miroir. On avait déjà parlé avec un de mes collègues qui était dans ma classe de lancer notre propre média. C’est lui qui est devenu directeur de la rédaction du Miroir, donc c’était l’occasion.

La façade des locaux du Miroir Mag à Dijon (crédit : Jonas Jacquel)

La façade des locaux du Miroir Mag à Dijon (crédit : Jonas Jacquel)

Le Miroir Mag a-t-il plus de chances de prospérer que Dijonscope ?

Le Miroir Mag a un modèle économique différent. Il fonctionne sur le principe d’un modèle hybride. Il est composé d’un site internet quotidien et d’un mensuel papier. Le site existe depuis mai 2013. Le 1er numéro du mensuel date de février 2014, date à laquelle on a créé notre SARL (ndlr : l’équipe est composée de six journalistes indépendants). Dans les deux formats, il y a de la publicité. Dès février 2014, la stabilité du magazine était acquise. On a retenu les leçons de Dijonscope, c’est pour cela qu’on joue à la fois sur l’abonnement et la publicité.

C’était un pari de lancer ce nouveau journal ?

Oui, surtout avec le contexte économique actuel. Mais on est une équipe jeune, dynamique et compétente. On a mis toutes les chances de notre côté, donc c’était un pari raisonné. Pour le moment, on ne perd pas d’argent. En termes de chiffres, pour le site, on est passé de 1 000 vues par mois au début à 3000-5000 vues par jour aujourd’hui. On édite 5 000 exemplaires papier par mois ; on en vend en moyenne 1000 et on a 300 abonnés. Les invendus sont notamment redistribués à des associations.

 

La rédaction du Miroir Mag à l'oeuvre (crédit : Jonas Jacquel)

La rédaction du Miroir Mag à l’oeuvre (crédit : Jonas Jacquel)

Les gens adhèrent-ils à cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui parce qu’il se trouve qu’ils ont une appétence pour l’information de qualité. C’est pour cela qu’on fait attention à l’éthique et à la vraie pratique du journalisme. On veut transmettre de l’information qui compte et prendre le temps de traiter les sujets. D’ailleurs, on a signé la charte des slow media, pour combattre le trop-plein d’informations.

Cela va-t-il à l’encontre de certains types de médias qui ne respectent plus tellement la déontologie ?

Non, pas en particulier. Je dirais plutôt qu’on est contre les dérives de la presse vieillissante. On ne veut pas vendre des faits-divers en faisant appel aux bas sentiments des gens. On cherche plutôt à les rendre intelligents. Ce n’est pas dur de respecter la déontologie, il suffit de le vouloir. Par contre, là où il est difficile de la respecter, c’est que les chefs ont des impératifs économiques : pour maximiser les ventes, ils jouent sur le sang, le sexe et le sport (le Miroir s’intéresse principalement à la politique, à la société et à la culture, ndlr). En PQR (Presse quotidienne régionale), on utilise de vieilles recettes, qui à court terme, fonctionnent. Mais petit à petit, les gens sont dégoûtés par ce genre de presse. Au contraire, on revient aux fondamentaux : pour nous, la déontologie c’est la base du journalisme et tout le monde devrait la respecter. Être un slow média n’a rien de révolutionnaire.

L'équipe du Miroir Mag est composée de six journalistes (crédit : Jonas Jacquel)

L’équipe du Miroir Mag est composée de six journalistes (crédit : Jonas Jacquel)

Vous avez donc misé à la fois sur Internet et le papier. Pourquoi n’avoir pas seulement lancé le format papier ?

On ne pouvait pas se passer d’Internet car notre slogan est « Nouvelle génération ». Ce serait un paradoxe d’être jeune alors qu’on n’utilise pas Internet. Mais aujourd’hui, c’est aussi compliqué de faire sans le papier car le marché de la publicité se fait principalement sur ce support. Sur Internet, ce n’est pas très rentable pour le moment. De plus, le lectorat n’est pas encore prêt pour payer sur Internet. Donc le papier a toute son importance. Quand tout le monde aura des tablettes, ce sera différent. Mais de toute façon, pour moi, le support est secondaire du moment qu’on a l’information.

Comment s’organise le rythme de travail ?

Il faut déjà savoir que les contenus du magazine (84 pages, ndlr) et sur Internet sont exclusifs. On élabore le magazine papier en même temps que les articles pour le site. Sur Internet, on publie un long papier à 7h00, et deux moins longs en cours de journée. On fait tout nous-mêmes de A à Z (y compris le commercial et le community management) sauf l’impression. Le rythme est donc intense.

Le mot de la fin ?

Je dirais qu’il faut croire qu’une nouvelle presse est possible. La future génération peut décider de la forme future des journaux.

Propos recueillis par Camille Degano