Karen Bastien : « Organiser la réflexion entre data-journalistes et statisticiens »

Karen Bastien est co-fondatrice de WeDoData, un site de design d’informations. Elle est intervenue lors de l’atelier : « L’info par les chiffres : peut-on compter sur les journalistes ? » au cours duquel le data-journalisme a été prégnant. Interview.

Karen Bastien, data-journaliste, intervient aux assises sur la thématique des informations chiffrées. (Crédit photo : Jérémy Satis)

Karen Bastien, data-journaliste, intervient aux assises sur la thématique des informations chiffrées. (Crédit photo : Jérémy Satis)

• Comment définiriez-vous le data journalisme ?

C’est un journaliste dont la matière première de travail est la base de données. C’est à dire les chiffres mais aussi le mot, le champ sémantique. Le fonctionnement est simple : lorsqu’on a de l’info structurée en tableau, on essaie de voir si la structuration révèle des corrélations et s’il y a des histoires qui naissent des différentes structurations de données.

• Quelle plus-value le data-journalisme apporte-t-il dans l’écosystème actuel de la presse ?

En général, avant de traiter un sujet, je me mets à la place du lecteur. J’observe souvent ma famille et leurs habitudes de lectures. Ils ne sont pas des grands consommateurs de lectures, et lorsqu’ils s’informent sur les sites des journaux traditionnels, ils ont tendance à aller plus facilement vers l’image. Pour continuer à raconter des choses, il faut passer par des éléments visuels (cartes, graphes,etc.) et répondre à la demande du lectorat.

• Pourquoi avoir choisi ce type de journalisme ?

Je ne sais pas si je l’ai réellement choisi. Je suis sortie du Centre de Formation des Journalistes en 2000. À ce moment, c’était la bulle internet, j’ai connu une époque faste avec le lancement de nombreuses start-up. À l’époque, il y avait une importante quantité d’investissement, notamment des sections médias qui se sont créées sur de nombreux sites. Je pense que c’est surtout le contexte qui est venu s’ajouter à mon appétence naturelle pour les chiffres. Je n’ai jamais été une grande littéraire, j’ai toujours préféré l’aspect brut de l’information. Et traiter les chiffres permet justement de revenir à la forme originelle de l’info.

• Il n’y a pas de formation théorisée en data-journalisme, comment l’expliquez vous?

Le data-journalisme est une étape clé aujourd’hui dans l’histoire de notre métier qui est en pleine mutation. Seulement, les structures de formation ne s’adaptent pas aussi vite. Il y a un temps d’adaptation, de compréhension et de théorisation des nouvelles branches du journalisme. Ma génération s’est auto-formée dans ce secteur. On se nourrit les uns les autres de nos expériences lors des nombreux points de rencontres organisés. Le but est de pouvoir théoriser noir sur blanc le data-journalisme.

• Le développement de cette branche journalistique peut-il être un remède à la crise de l’embauche qui frappe le métier ?

Il n’est pas question de faire de tous les journalistes des data-journalistes. Mais il est évident qu’un(e) jeune journaliste qui manie de la data aura une compétence supplémentaire. C’est la même chose que pour l’image : si tu n’es pas effrayée par la vidéo, c’est un vrai plus. C’est une nouvelle branche de compétence. À titre personnel d’ailleurs, je cherche des journalistes-designers qui ont de réelles compétences artistiques sur le logiciel Illustrator. Comme quoi, le data-journalisme peut être un remède aux difficultés d’embauche…

• Selon vous, data-journalistes et statisticiens gagneraient à travailler en plus étroite collaboration. N’est-ce pourtant pas déjà le cas ?

Nous avons des échanges permanents avec les statisticiens et les institutions qui hébergent les données. On essaie de trouver des compromis avec eux, pour ne pas déroger à la règle que nous avons en commun, c’est-à-dire la véracité du chiffre et de son utilisation. En parallèle, il serait judicieux d’organiser des points de rencontres plus fréquents entre les deux professions. D’ailleurs, pourquoi ne serions-nous pas formés par des statisticiens ? Il faudrait trouver des endroits pour organiser des clubs de réflexions entre data-journalistes et statisticiens, j’en suis convaincue.

Propos recueillis par Jérémy Satis et Elie Julien

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