Borderline

Qui n’a jamais rêvé de pouvoir déjouer les lois de la gravité ? Le chorégraphe Sébastien Ramirez et sa compagnie du même nom ont exaucé ce vœu dans Borderline, une pièce dans laquelle break dance et danse contemporaine ne font plus qu’un. C’était à Cannes, au Palais des Festivals, samedi 15 novembre.

Un espace sombre, des sons électroniques, une danse instinctive à la limite du spasmodique… Sommes-nous sur Terre, dans une autre dimension, ou un pied dans chacun de ces lieux ? Difficile à dire. Peut-être que les cinq danseurs qui évoluent sur la scène du Palais des Festivals ne le savent pas eux-mêmes. À l’origine de ce monde bipolaire : Sébastien Ramirez, chorégraphe et b-boy depuis le plus jeune âge. C’est en 2013 que naît la pièce Borderline, cet univers propre au chorégraphe, entre break dance et danse contemporaine.

Dans la pièce Borderline, l’élastique est à la fois synonyme d’apesanteur et d’obstacle aux désirs humains. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

Dans la pièce Borderline, l’élastique est à la fois synonyme d’apesanteur et d’obstacle aux désirs humains. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

La pièce explore le désir dans tout ce qu’il a de plus humain. De la volonté, d’abord, de l’engagement ensuite, un échec mais d’autres tentatives pour un même but à atteindre. De l’obstination, malgré les obstacles qui se succèdent. La faute à ce fichu élastique qui met des bâtons dans les roues, qui retient toujours ces corps. Un élastique qui pourtant sera d’une aide précieuse pour déjouer l’une des plus grandes frustrations humaines : la gravité.

Dans ces moments de grâce, où l’apesanteur offre aux corps la délicatesse d’une plume, l’heure est à la contemplation. Qui donc pourrait oublier ce sublime duo final ? On se lèverait presque de notre siège pour rejoindre les danseurs et entreprendre, nous aussi, le même voyage.

Le duo final est le moment de grâce de la pièce. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

Le duo final est le moment de grâce de la pièce. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

Danser la société

Cette fluidité de mouvement, Sébastien Ramirez l’introduit dans son langage chorégraphique. Les corps de ses danseurs sont comme des ondes qui se rencontrent, s’entremêlent ou s’entrechoquent, se brisent dans un mouvement sec. C’est là que le break dance retrouve toute son autorité naturelle de danse fondamentalement terre à terre. « Sais-tu ce que veut dire « démocratie » ?, demande une voix de la bande son. Ça veut dire « le pouvoir par le peuple ». Mais le peuple n’a jamais eu le pouvoir ! » Le constat parle à tout le monde dans la salle. S’ensuivent des références sonores à la violente intrusion de quatre gendarmes et d’un chien dans une école des Métiers du Gers en 2008, mêlées à des basses imposantes qui emplissent toute la salle, des basses presque organiques. Borderline vire alors à l’ébauche d’un portrait sociétal, un tantinet politisé. De quoi ajouter de la profondeur à la danse déjà très expressive de Ramirez.

En mêlant break dance et danse contemporaine, Borderline visite les sentiments humains les plus difficiles, comme les plus tendres. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

En mêlant break dance et danse contemporaine, Borderline visite les sentiments humains les plus difficiles, comme les plus tendres. (Crédits photo : Agathe Poupenay)

Un cri, des souffles, des visages libres et ouverts à toute subjectivité, parfois même des dialogues… Sébastien Ramirez danse la société mais il danse également la vie, tout simplement, dessinant l’étrangeté des rapports humains. La compétition, la domination, mais aussi la bienséance, si l’on ne choisit pas l’ignorance de l’autre. La spontanéité du mouvement, lorsque ce dernier naît de nulle part et découle d’un geste commun, s’impose comme la preuve même que nous dansons chaque jour en nous mouvant d’un lieu à un autre, en exécutant les choses les plus banales de notre quotidien. Si seulement l’apesanteur en faisait partie !

Suzanne Shojaei

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