Une peur en cache une autre 

Les Xe Rencontres de Cannes ont démarré par un débat houleux.

Peut-on faire un débat sur la Peur de l’Autre sans que celui-ci ne dérape vers la peur de l’étranger ? La réponse est non. Dès la première prise de parole, en l’occurrence celle d’Elisabeth Lévy, la première table ronde des Rencontres de Cannes a pris une tournure bien différente. La directrice de rédaction de Causeur a démarré son propos par une anecdote. « J’étais à Paris la semaine dernière quand cinq salafistes m’ont reconnu pour me dire que la France n’était pas mon pays. Là j’ai eu peur ». Le ton est donné.

Débat ou joute politique ?

Le rôle du contradicteur, c’est Pierre Joxe qui l’a endossé, ancien Ministre de l’Intérieur et de la Défense sous François Mitterrand. Le magistrat de formation a reproché à la journaliste « de nous emmener sur la peur de l’étranger ».  Il a rappelé que la République s’est fondée sur l’affaire Dreyfus et que la société française vit encore « avec ce vieux fond raciste ». Les enfants d’étrangers sont délaissés pour Pierre Joxe. A ses yeux, « il est dans l’intérêt de la France de s’occuper d’eux afin de les éduquer et de ne pas systématiquement les envoyer au bagne ». Les solutions alternatives sont possibles pour lui.

Cet avis, Elisabeth Lévy ne le partage absolument pas. « La société n’est pas toujours à la base de la déviance des individus. Ce dont vous parlez, la justice ne le fait pas. On relâche simplement les individus sans le moindre suivi. » La journaliste dénonce ici « «la surdité des élus » et la disparition de la responsabilité individuelle. Sur ce point, la salle est partagée, certaines personnes décident même de la quitter. Elisabeth Lévy a failli en faire de même, jugeant l’attitude de Pierre Joxe insultante. Dans les postures de ses deux invités, deux conceptions de la vie politique se sont affrontées. Face à cette polarisation du débat, le modérateur Nordine Nabili – directeur du site d’informations Bondy Blog – a réussi à recadrer les discussions par la suite.

Et les autres intervenants ?

Les deux participants restants se sont démarqués dans les échanges par une approche moins contemporaine et plus philosophique. Ils ont adopté une posture différente à celle de leurs deux autres camarades. Daniel Herrero, ancien joueur de rugby, a jugé que la peur « a quelque chose de noble, de beau et peut permettre à l’homme de se transcender au niveau émotionnel et affectif.» En revanche, il a jugé que la lecture faite par Elisabeth Lévy « est belliqueuse, orientée et en aucun cas objective. » Son passé de sportif l’a obligé à rencontrer l’autre « dans ses différences et ainsi apprendre de lui afin d’en garder le meilleur ». L’ancien entraîneur du Rugby Club Toulonnais a également rappelé que la France a trouvé ses plus grands sportifs grâce à la diversité. Michel Platini ou bien Yannick Noah, qui sont issus de parents immigrés, en sont de parfaits exemples. Ce point de vue est partagé par Patrick Coupechoux, lui aussi journaliste, qui a expliqué que « la peur s’est installée en France depuis 20 ans ». Pour lui, on ne doit pas cette peur « à l’Islam mais à l’économie, au chômage, à la perte des repères sociaux ». La peur de l’autre ne s’expliquerait donc pas par la présence des étrangers mais plutôt par « la folie du monde », dixit ce spécialiste de la psychiatrie. Le vivre ensemble, un remède pour lutter contre cette folie.

Journaliste et spécialiste en psychiatrie, Pierre Coupechoux a été déçu par le débat sur la peur de l’autre. Nous lui avons posé 3 questions. 

Patrick Coupechoux aurait aimé que les débats prennent une autre tournure. Crédit Photo : D.R.

Patrick Coupechoux aurait aimé que les débats prennent une autre tournure. Crédit Photo : D.R.

Qu’avez-vous pensé de la teneur du débat ?

Selon vous, qu’est ce qui aurait dû être fait ?

La Peur de l’Autre peut-elle disparaître ?

Lhadi Messaouden