« On ne maîtrise plus le monde »

La peur du monde était le thème de la troisième table ronde des Rencontres de Cannes 2014. Retour sur une vaste peur.

Mondialisation. Un grand mot pour une grande peur. « Avant, la structure du monde était identifiable. Les blocs de l’est et de l’ouest s’opposaient. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001, une peur sans visage est apparue », développe Eric Fottorino, journaliste à l’hebdomadaire Le 1. Durant cette troisième table ronde des Rencontres de Cannes, les intervenants ont souligné le fait que la peur s’était délocalisée géographiquement. Mais en même temps, cette peur du monde s’est nourrie de fantasmes et de mensonges. « Les Etats mentent. Ils jouent sur la peur pour légitimer l’utilisation d’armes de destruction massive », commente l’ancien directeur du Monde. Le constat est là : nous vivons dans un monde dangereux. Et ce n’est pas Vincent Hugeux, grand reporter à L’Express, qui le contredira : « la peur permet d’imposer une figure patriarcale et rassurante ainsi que de conquérir et consolider le pouvoir ». Comment alors ne pas penser à la crainte du terrorisme ? Les invités concèdent bien que ce n’est pas une peur quotidienne pour la population mais ils considèrent que c’est un enjeu actuel. « Il y a comme un psychodrame : on redoute les populations arabes et musulmanes qui sont de plus en plus présentes sur notre territoire. On a en fait peur que notre modèle social soit atteint », résume Roland Cayrol, politologue.

« La peur viendra toujours de l’extérieur »

La question de la perte de vitesse de l’Occident est ainsi inévitable. « On ne maîtrise plus le monde » souligne Michèle Cotta. La journaliste explique que « la France est en train de passer d’un statut de colonisateur à celui de colonisé ». Elle ajoute qu’il y a une terreur du retour à la pauvreté : « on redistribue les richesses dans le monde mais on a peur qu’elles ne reviennent pas ». Eric de Montgolfier, magistrat, se fait même plus catégorique sur la question : « on est devenu un petit pays ! ». Relancé par Renaud Dély, modérateur du débat, Eric Fottorino parle de cette peur du déclassement comme une crise d’identité inhérente au XXIè siècle : « le XIXè siècle était européen, le XX è américain, le XXI è est en train de devenir asiatique ». Michèle Cotta admet aussi que cette peur est celle de l’immigration : « la peur viendra toujours de l’extérieur. Le Front National joue là-dessus avec le slogan  »nous sommes chez nous ». Il veut retrouver les frontières ». Eric Fottorino s’amuse même de la comparaison que le parti d’extrême droite fait avec le virus Ebola, autre peur du monde actuel : «  le concept de Monseigneur Ebola est censé répondre à l’immigration : ils veulent un vaccin géographique pour fermer les frontières ». Finalement, ce qu’a prouvé cette table ronde, c’est que la peur du monde est aussi la peur de l’altérité.

Renaud Dély, rédacteur en chef de L’Obs, était le modérateur de ce débat sur la peur du monde. Nous lui avons posé quelques questions.

Qu’est-ce que la peur du monde ?

Y-a-t-il une peur plus exacerbée qu’une autre ?

La peur du terrorisme est-elle légitime ?

Les médias représentent-ils un danger dans l’évolution de la peur du monde ?

Camille Degano