Le Venezuela, un pays en crise dont on parle peu

Presque un an après les manifestations étudiantes, Buzzles revient sur la crise qui frappe actuellement le pays. Nous avons rencontré Carmen et Karen, deux étudiantes vénézuéliennes.

Dans une situation économique et sociale très difficile, le Venezuela connaît aujourd’hui sa pire crise depuis le coup d’Etat contre Chavez en 2002. C’est en février dernier, avec les manifestations étudiantes, que les médias français commencent à relayer la situation du pays. Une tentative de viol sur une étudiante a provoqué une large mobilisation à l’université de St Cristobal, à l’ouest du pays. Les protestations se répandent très vite dans tout le Venezuela, et feront de nombreux morts. Retour sur ce pays en crise, dont on parle peu, avec Carmen 20 ans, étudiante en langues et Karen 18 ans, étudiante en graphisme.

Un étudiant devant la police à Caracas / Crédit photo : AFP Leo Ramirez

Un étudiant devant la police à Caracas / Crédit photo : AFP Leo Ramirez

Pouvez-vous revenir sur cette crise qui touche le Venezuela ainsi que sur la situation actuelle de votre pays ?

Carmen : Hugo Chavez, le président précédent, a commencé son mandat avec de bonnes propositions qui n’ont malheureusement pas suivi le bon chemin. Son gouvernement a vite quitté la voie de la démocratie pour s’orienter vers le « socialisme », voire vers le communisme. Il était au pouvoir depuis 1999, jusqu’à l’année dernière lorsqu’il est mort. Il a laissé le pouvoir à Nicolas Maduro, qui était vice-président et qui a gagné les élections avec la moitié des suffrages.

Nicolas Maduro / Crédit photo : AFP Juan Barreto

Nicolas Maduro / Crédit photo : AFP Juan Barreto

Les Vénézuéliens les plus pauvres sont ceux qui ont soutenu ce gouvernement. On leur avait promis de nombreux avantages : le gouvernement leur a notamment donné des maisons. Cependant, est-ce vraiment sain pour une société que les citoyens reçoivent des choses sans rien donner ? Selon moi, le gouvernement a promu le loisir et le vandalisme. Les Vénézuéliens n’ont pas appris à faire d’efforts pour obtenir ce qu’ils veulent, et cela a fait augmenter le taux de criminalité de manière exponentielle.

Karen et moi étions en train de parler des différents problèmes que nous avons ici depuis quelques années, et on est arrivées à la conclusion que ces problèmes sont non seulement très nombreux, mais aussi très variés. Les principaux sont la pénurie, l’inflation, l’insécurité et les défauts de soins. D’abord, des produits et du matériel de base comme le lait, la farine, l’huile, les médicaments, le café (et nous sommes censés en produire et en exporter), les pièces automobiles, etc… sont difficiles à trouver. Du fait de cette pénurie, les files d’attente s’allongent chaque jour. Cela a également provoqué de nombreux vols, de l’inflation et la croissance de l’économie informelle. Pour ce qui est de l’inflation, les prix des portables, des voitures, ou des billets d’avion ont augmenté de telle manière qu’aujourd’hui, rares sont ceux qui peuvent les acheter. La dette que le gouvernement a

contracté auprès de compagnies aériennes a entrainé le départ de plusieurs d’entre elles. De la même manière, le constructeur automobile Nissan est parti du pays, du fait du manque de certaines pièces. Puis le Venezuela est devenu un des pays les plus dangereux d’Amérique latine, si ce n’est du monde. Chaque jour, les Vénézuéliens exposent leurs vies en allant au travail ou à la fac. Enfin, de nombreux services et organismes publics sont défaillants. Par exemple, les Vénézuéliens ont une quantité limitée de dollars à utiliser à l’étranger, et cette quantité s’amenuise avec le temps. C’est un problème qui n’affecte pas seulement les Vénézuéliens qui voyagent à l’étranger ou ceux qui achètent des choses sur internet, mais aussi les Vénézuéliens qui étudient dans un autre pays. Depuis quelques temps, les étudiants qui vivent à l’étranger ne reçoivent plus l’argent qui leur était accordé, ils doivent donc retourner au pays. Les universités publiques, quant à elles, n’ont pas de problèmes avec la qualité de l’enseignement, mais elles ont besoin de plus de professeurs et de meilleures infrastructures. A tout cela s’ajoutent la corruption, la violation des droits de l’homme, la répression, le chômage, etc.

Les manifestations de février étaient des manifestations étudiantes, regroupant principalement des jeunes, on imagine donc qu’Internet a occupé une place primordiale au cours des protestations, quel a été son rôle ? 

Carmen : Pendant les manifestations du début d’année, les réseaux sociaux ont eu un rôle fondamental pour informer les citoyens de ce qui était réellement en train de se passer. La télévision ne montrait rien de la situation, et le papier nécessaire à la production des journaux a commencé à manquer (comme quasiment tous les produits basiques au Venezuela). Twitter était certainement le réseau social le plus influent, les manifestants et les personnes qui observaient les manifestations depuis leurs maisons publiaient des tweets et des photos. Les manifestants utilisaient également des réseaux comme le PIN (Blackberry messenger) pour communiquer les uns avec les autres, choisir les lieux des prochaines manifestations, ou pour se dire où se cacher si la police menaçait de les attaquer ou de les emprisonner.

Karen : Dans notre pays, les réseaux sociaux ont été manipulés, Twitter en premier. Toutes les minutes grâce à Twitter les gens partageaient des photos et des vidéos et ce à chaque manifestation. Mais le réseau a ralenti soudainement, on ne pouvait plus télécharger ni voir d’images. Nous savions que la page était en train d’être sabotée puisque c’était l’unique page qui rencontrait des difficultés de téléchargement. Facebook a très vite été saboté aussi, quelques images étaient bloquées et le téléchargement devenait vraiment lent.

La censure est omniprésente dans votre pays, comment les médias ont-ils traité les manifestations de février ?

Carmen : Difficile à dire, si les médias étaient pour ou contre les manifestations, puisqu’ils n’en parlaient pas. Concernant la télévision, aucune chaîne ne transmettait ce qui était en train de se passer, la plupart, par peur de sanction, se sont autocensurées, et certains programmes ont été annulés. De plus, le directeur de la principale chaîne d’opposition (Globovision) a été remplacé par un chaviste (un pro gouvernement). Pour les journaux, comme je l’ai dit plus haut, beaucoup d’entre eux ont stoppé leur publication par manque de papier.

Karen : De la même manière, certains animateurs radios, les plus écoutées du pays, ont révélé que de hauts responsables leur avaient interdit de passer des informations concernant les manifestations, ou de mentionner les événements à ce moment-là.

Manifestations à Caracas / Crédit photo : REUTERS Carlos Garcia Rawlins

Manifestations à Caracas / Crédit photo : REUTERS Carlos Garcia Rawlins

Où en est le Venezuela aujourd’hui ? Les manifestations ont-elles eu un quelconque effet ?

Les manifestations se sont arrêtées avec la Coupe du monde de football cet été, les Vénézuéliens étaient comme hypnotisés par le foot. Mais malheureusement la situation ne fait qu’empirer. L’inflation ne cesse d’augmenter. Pour vous donner un exemple, aujourd’hui, un dollar vaut 160 BsF (bolivars vénézuéliens). Les prix sont différents dans toutes les régions du pays et ils peuvent augmenter en trente minutes à peine. Tout reste à faire.

Propos recueillis par Emilie Unternehr