Des bulles et des cases, les armes du héros

Produit de la culture populaire par excellence, la bande dessinée révèle des points-clés de la notion d’héroïsme à travers le monde.

Au pays de l’oncle Sam, les gourous de la pop-culture sont légion. Il y en a un qui, en assumant ses influences, notamment italiennes (Django unchained) et asiatiques (Kill Bill) parle plus fort que la masse : Quentin Tarantino. Connu pour son esthétisme pointu et ses effusions sanguines cartoonesques, le cinéaste ne révèle tout son talent que dans une forme de sobriété : les dialogues. Impossible dés lors d’ignorer cette scène culte de Kill Bill, où le méchant éponyme parle à Black Mamba (Uma Thurman) de son héros préféré.

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Sans faire injure à son auteur, voici en substance le propos tenu : « J’aime les super-héros. Mon préféré c’est Superman. Tu sais pourquoi ? Les autres sont des humains, qui mettent un costume pour devenir des héros. Superman est un héros, qui se cache en mettant le costume de Clark Kent. Ce dernier est timide et lâche, il est ce que Superman (qui est extra-terrestre) voit de prégnant chez l’être humain. » A travers cette tirade, Tarantino exprime la substance de l’héroïsme à l’américaine : la puissance quasi-divine, l’omniscience, et bien sûr le rang social. La plupart des super-héros, créés dans les années 1950 à 1980 sont milliardaires (Batman, Green-Arrow), dieux (Thor), militaires (Captain America, Green Lantern) ou… journalistes (Superman, Spiderman). Tout un symbole. Ils incarnent le self-made man, la réussite, le pouvoir « tombé du ciel » qui renvoie à la religion.

L’Europe, le continent qui a abattu la monarchie

Modeste, timide et réservé, Peter Parker (l’alias de Spiderman) est très apprécié en Europe pour son côté « anti-héros ». La bande dessinée franco-belge met en scène des héros bien différents comme Tintin, Lucky Luke ou Astérix.

Outre leur ancrage historique, ils sont valorisés pour leur intellect, leur astuce et un brin d’irrévérence très européenne. Leurs histoires sont teintées de moqueries régionalistes : Astérix est un chef d’œuvre de clichés (avec Astérix en Corse en point d’orgue) ; Tintin a souffert après-coup de ses images coloniales. Des héros ordinaires, qui bénéficient de l’aide d’amis plus puissants qu’eux (Panoramix, Obélix) ou d’animaux humanisés (Idéfix, Milou, Jolly jumper).

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Le divin n’a pas sa place, les puissants sont souvent ridiculisés et les causes modestes. Il s’agit d’être héros du quotidien, de sauver le petit et le maltraité, rarement de renverser des systèmes ou des dictateurs. Souvent même, ces héros n’ont pas de Némésis à affronter mais un idéal à atteindre (Tintin a marché sur la lune, Lucky Luke ramène inlassablement les Dalton en prison par goût inné de la justice, Astérix passe son temps à résoudre des conflits de voisinage à grande échelle). Plus Ulysse qu’Achille, donc.

Là où se lève le soleil, le héros progresse

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Les héros européens progressent-ils ? Non. Leurs aventures se suivent et parfois se ressemblent, indépendantes ou presque les unes des autres. L’Asie, au contraire, a puisé dans ses légendes des valeurs essentielles : la hiérarchie, le travail, le progrès. En terme de culture exportée à travers le monde, le Japon fait loi grâce aux mangas. La France est le second pays à en consommer le plus dans le monde. Les héros les plus célèbres ? Son Goku (Dragon Ball), Monkey D. Luffy (One Piece) et Naruto (héros éponyme). Construits sur le même modèle, les héros de shonen (mangas très populaires à destination des jeunes garçons) se ressemblent de manière confondante : naïfs, pleins de joie, travailleurs et souvent habillés de couleurs criardes. Talentueux mais indisciplinés, ils sont guidés par une quête à la fois simple et ambitieuse (« devenir le roi des pirates » pour Luffy, « devenir Hokage » pour Naruto).

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Ces héros sont amenés à passer des paliers, à devenir plus forts grâce à des rencontres déterminantes avec des maîtres (sensei) qu’ils doivent finir par dépasser. Ces figures tutélaires sont capitales dans l’héroïsme nippon. Elles sont tantôt célèbres, mystérieuses, âgées, susceptibles et/ou perverses. Le héros asiatique est un travailleur forcené, généreux, amené à progresser grâce aux autres et pour les autres. Dans tous les cas, le progrès par le travail permet d’atteindre l’objectif.

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Cela explique une particularité inhérente aux shonen : la grande majorité se divise en deux parties, séparées par une ellipse de plusieurs années au cours de laquelle le héros part s’entraîner, progresse et grandit de façon significative avant d’affronter des périls plus adultes. Le changement de ton de l’œuvre est souvent manifeste entre les deux parties d’un shonen. Ce choix stylistique permet aux héros de grandir en même temps que leurs lecteurs, de garder un public en suivant ses attentes, de faire rêver tous les âges.

Loïc Masson