Tchétchénie : de la guerre à l’oubli

Le mois de décembre 2014 marque les 20 ans de la première guerre de Tchétchénie. Entre temps, le peuple tchétchène a vécu au rythme d’inquiétantes disparitions et d’une reconstruction effrénée de ses villes. Mais que reste-il de ceux qui sont tombés sous les bombes de l’armée russe ? En signant « Tchétchénie, une guerre sans trace » la journaliste Manon Loizeau effectue un état des lieux alarmant.

Carte de Tchétchénie crédit hautefort.com 2012

Carte de Tchétchénie crédit hautefort.com 2012

Au sortir d’une guerre qui a fait 150 000 morts et décimé un tiers de la population, la Tchétchénie avait l’espoir d’un avenir meilleur. Il n’en est rien. Depuis la fin du conflit, ce sont plus de 18 000 personnes qui ont disparu dans des circonstances plus qu’obscures. La faute à un Etat Russe qui s’est empressé de faire main basse sur la république tchétchène, une fois le cessé le feu prononcé. En 2006, le Kremlin installe Ramzan Kadyrov au pouvoir. Le jeune président et digne héritier de Vladimir Poutine dirige d’une main de fer son pays. Justifiant une lutte acharnée contre le terrorisme, « le nouveau petit père des peuples » selon Manon Loizeau, en profite pour faire régner la terreur. Dans la capitale Grozny et à travers tout le pays, la figure du dictateur s’affiche. Un culte de la personnalité poussé à l’extrême tandis que la torture, la corruption et les décisions arbitraires sont érigées en lois suprêmes. Le contrôle exercé par Kadyrov, avec le concours de Poutine est total.

Ramzan Kadirov exerce une dicature et embriguade les populations crédit DR

Ainsi, depuis qu’il dirige la Tchétchénie, le président a entrepris de faire le ménage en empruntant la voie tracée par son prédécesseur. A la place de ruines provoquées par deux années de conflit meurtrier, se dressent d’immenses tours. Le rutilant a remplacé la poussière et le rythme soutenu des constructions participe à effacer le passé. Seule la destruction de la mémoire collective subsiste. Pour le régime de Kadyrov, cette guerre et ces victimes n’ont jamais existé. Pas plus que la volonté des russes d’assujettir par la force un peuple d’ordinaire si fière. Lassé d’une situation dont les issues semblent inaccessibles, le peuple tchétchène est résigné. Contraints d’accepter la peur pour maintenir la paix. Contraints de se taire, de vivre dans la souffrance et de renoncer à la liberté.

Le reportage s’appuie sur des témoignages croisés. Rares sont les personnes qui ont accepté de s’exprimer. Par peur, évidemment. Mais ces familles au destin brisé ont en commun d’être les victimes d’une machine judiciaire dont Kadyrov est l’unique juge. Le moindre soupçon accouche de fabrications de preuves, d’enlèvements, de menaces, d’intimidations, de passage à tabac, et d’assassinats. Il suffit, pour mériter ce sort, de désapprouver les idées du dictateur. Lancés comme une meute de chiens enragés à la poursuite des opposants, l’armée privée du président n’épargne pas « les ennemis du peuple ». Récemment, Ruslan Kutaiev, ex-dirigent, considéré comme dissident en a fait les frais. Condamné à 4 années d’incarcération pour s’être réuni avec des hommes politiques, des artistes et des intellectuels afin de commémorer les 70 ans de la déportation des tchétchènes, sa lutte contre le régime est devenue une affaire d’état. Il a été puni comme en conséquence, Kadyrov en a fait un exemple.

Le caractère salutaire du document de Manon Loizeau ne fait aucun doute. Car il a le mérite de pointer du doigt une situation que beaucoup ignorent. Dans ce reportage, les traits d’un totalitarisme stalinien se dessinent rapidement et nous effectuons un bond dans le temps. Un retour en arrière. Malgré la longueur de certains plans d’illustrations, les personnes interrogées et le contenu de leurs témoignages sont de grande qualité. En somme, on ressort de la projection en ayant appris des choses, secoués par une onde de choc.

Voici les avis de deux spectateurs :

 

Erwan Schiex

Gyotis Delsart

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