Les médias tunisiens entre nouvelles libertés et risque d’autocensure

Depuis la chute du régime de Ben Ali, la presse tunisienne a vu la censure étatique disparaître… au profit de nouvelles libertés qui cachent des défis colossaux pour la liberté de la presse dans ce pays.

« Même les agents de police avaient la carte de presse ! ». Le constat dressé par Zied Dabbar, journaliste et membre du bureau de la SNJT (syndicat national des journalistes tunisiens) en dit long sur la liberté de la presse en Tunisie sous Ben Ali. « Les forces de l’ordre assistaient à des séminaires pour faire des rapports à l’appareil sécuritaire du pays » se désole-t-il. Durant 24 ans de règne, Ben Ali et son régime ont bâti un système de censure très performant. « Les cartes de presse étaient distribuées par le Ministère de la communication du président » confie Walid Mejri, le rédacteur en chef du journal Akher Khabar.

Zine el Abidine Ben Ali a été chassé du pouvoir le 14 janvier 2011 par un mouvement de protestation populaire. Il s'est réfugié à Djeddah en Arabie Saoudite. Il est arrivé au pouvoir le 7 novembre 1987.

Zine-el-Abidine Ben Ali a été chassé du pouvoir le 14 janvier 2011 par un mouvement de protestation populaire. Il s’est réfugié à Djeddah en Arabie Saoudite. Il était arrivé au pouvoir le 7 novembre 1987.

En 2008, Zied Dabbar travaillait dans un média contrôlé par les lieutenants de Ben Ali. « La censure imposée par le rédacteur en chef m’a forcé à quitter le journal. » En cause, un article dénonçant le traitement des manifestants lors de la révolte de 2008 par les forces de l’ordre. « Nous ne sommes pas un média d’opposition » lui aurait alors rétorqué son rédacteur en chef avant de jeter son papier à la poubelle.

Autre problème du journalisme en Tunisie : la formation. L’Institut de Presse et des Sciences de l’information (IPSI), le seul établissement enseignant le journalisme avant 2011 « était considéré comme une école propagandiste pro-régime » avoue Taoufik Yacoub, l’ex-chef de l’école et désormais professeur. « En revanche, le niveau progresse depuis quelques années, il y a maintenant un concours d’entrée et on enseigne les bases éthiques du métier » poursuit-il. Un changement de cap de l’école non confirmé par Pierre Puchot, reporter au Maghreb pour Mediapart. « Il y a un problème de fond dans l’enseignement du journalisme en Tunisie. C’est propre à de nombreux pays en transition démocratique. On ne leur apprend pas à diversifier les points de vue dans les productions. Il y a un manque de rigueur journalistique qui pose problème. Surtout à l’IPSI où le niveau baisse au fur et à mesure depuis les années quatre-vingt-dix. »

guillemet Buzzles   On s’est sentis journalistes

Le journal de Al-Assabah, qui diffuse en langue arabe.

Le journal de Al-Assabah, qui diffuse en langue arabe.

Essia Atrous est journaliste spécialiste des questions internationales. Elle travaille à Al-Assabah, un journal originellement indépendant mais racheté sous Ben Ali à près de 80% par le gendre de l’ancien président. Ce média est aujourd’hui devenu propriété de l’état à cause de la collaboration du média avec le régime pendant la révolution. La journaliste explique qu’avant la chute de Ben Ali, elle était frustrée de voir à quel point les confrères occidentaux qu’elle rencontrait sur les théâtres internationaux étaient libres dans leurs productions.

En revanche, elle estime que depuis 2011, la donne s’est totalement inversée : «On n’avait jamais vécu cette liberté ! On a pris un virage à 180° ! On n’était plus contrôlés. Nous sommes tous devenus responsables de nos écrits. Pour la première fois, on s’est sentis journalistes. Mais nous n’avons pas su en profiter, on n’a pas été préparés à tant de liberté, et en l’absence de réformes de fond, l’argent et la politique regagnent les médias. Les défis sont énormes car les opportunistes de l’ancien régime sont de retour dans les médias et dans les ministères » livre-t-elle.

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« Certains journalistes veulent rester des instruments de l’Etat »

Plus qu’une question de statut et de carte de presse, Sana Sbouai, co-fondatrice du pure player Inkyfada, estime que le journaliste est avant tout celui qui met la plume dans la plaie : « Jouer un rôle démocratique, demander aux autorités de rendre des comptes, brosser un tableau de la réalité du pays, ce sont autant de missions auxquelles on s’attelle et qui étaient infaisables sous l’ancien régime. S’il n’y a plus de censure aujourd’hui, la contrainte liée aux pseudo-problèmes de sécurité dans le pays font que certains journalistes s’autocensurent. Mais je suis fâchée contre le gouvernement qui se sert des attentats du musée du Bardo pour restreindre les libertés et les avancées acquises au profit de l’aspect sécuritaire ».

Ce reportage, qui date de 2012, montre à quel point la situation a peu évolué depuis 2015 :

Le journalisme en Tunisie est à l’image du pays : en pleine transition. Au delà des problèmes de censure ou d’influences politiques, le problème du journalisme en Tunisie semble incomber en partie aux journalistes eux-mêmes : « Le vrai problème, c’est que certains journalistes veulent rester des instruments de l’ancien régime ou de l’état. Pour moi ce ne sont pas des journalistes, et ils desservent la profession. Le principal est que les journalistes qui veulent être libres puissent l’être. Il y a des médias indépendants» rappelle Walid Mejri. Décidément, il n’y a pas que sur la scène politique que la Tunisie est à la croisée des chemins.

Jérémy Satis