Journalistes en Tunisie : un quotidien dangereux

Dans la Tunisie post Ben Ali, informer est un danger. C’est en tout cas ce qu’affirme l’Observatoire de Tunis pour la liberté de la presse dans ses « rapports sur les violations commises sur la presse tunisienne », publiés chaque mois entre décembre 2012 et décembre 2014 sur son site internet.

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 C’est le nombre d’agressions sur des journalistes recensés par l’Observatoire de Tunis pour la liberté de la presse entre décembre 2012 et décembre  2014. Ces attaques peuvent revêtir plusieurs formes : violences physiques ou verbales, pressions et intimidations, interdiction de travail ou même menaces de mort. Pour le seul mois de décembre 2014, l’institut expose 16 cas d’agressions sur des journalistes. Ces attaques sont principalement commises sur des hommes et dans la capitale, Tunis. On apprend par exemple que les agents de protection de Béji Caïd Essebsi -l’actuel président- ont agressé physiquement les journalistes venus couvrir sa venue, lors de la campagne présidentielle, à Belhassen Chadli, un mausolée de la capitale, ou encore que Mounir Derbal, correspondant pour plusieurs grands journaux tunisiens, a été victime de pressions de la part des forces de police dans le but de connaître ses sources. Si les plus hautes instances de protection de la liberté de la presse en Tunisie (le syndicat national des journalistes tunisiens, l’observatoire de Tunis pour la liberté de la presse ou encore l’Instance nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication) dressent un constat plutôt alarmant sur les conditions de travail des journalistes dans le pays, quel est le ressenti des principaux intéressés?

Un journaliste tunisien est pris dans une altercation en marge d'une manifestation Crédit : DR

Un groupe de journalistes tunisiens est pris à partie en marge d’une manifestation
(Crédit : D.R.)

Un problème de confiance

Rim Saoudi est journaliste pour le groupe de presse Dar Assabah, propriétaire du quotidien Assabah et du journal francophone Le Temps. Elle confirme que les journalistes sont régulièrement victimes d’agressions, sans jamais en avoir été victime personnellement, mais tient à souligner la bonne direction que prend le pays vers la liberté de la presse. « Depuis la chute de Ben Ali, la situation a évolué. Au lendemain de la révolution, couvrir les événements sur le terrain était très difficile pour nous journalistes. La majeure partie des attaques sur les médias était perpétrée par les citoyens eux-mêmes. Les gens avaient encore l’image du journalisme corrompu et censuré qui existait sous Ben Ali. Le peuple n’avait pas encore confiance dans les médias, c’est pourquoi ils s’en prenaient à nous. »

Aujourd’hui, la confiance est peu à peu revenue entre les médias et les citoyens tunisiens. Mais faute de disparaître, les agressions viennent maintenant d’ailleurs. « Actuellement, c’est la police nationale qui pose le plus de problèmes aux journalistes. Ils ont l’impression qu’en venant travailler sur le terrain, nous interférons avec leur travail. Ils ne veulent pas de nous à leurs côtés » explique-t-elle. « Le plus souvent, cela prend la forme d’agressions verbales, d’insultes, mais ça peut fréquemment dégénérer et ils attaquent physiquement ». Après la confiance des citoyens, c’est maintenant celle des policiers que les journalistes doivent gagner. Pour mettre fin à ces tensions, Rim Saoudi estime que la solution peut venir du gouvernement qui prend déjà des initiatives dans ce sens. « L’Etat est conscient de la mauvaise relation police-médias qui existe dans le pays, c’est pourquoi il a mis en place des formations communes et un guide relationnel pour que journalistes et forces de l’ordre apprennent à travailler ensemble ».

« Eviter l’auto-censure »

Après l’attaque sur le musée du Bardo le 19 mars qui a fait 21 morts, un nouveau facteur de danger est apparu pour les journalistes : le terrorisme. « Les récents événements mettent les journalistes face à leurs responsabilités. Le plus important aujourd’hui, c’est que nous soyons à la hauteur de notre mission. Il ne faut pas que nous ayons peur, sinon c’est la porte ouverte à l’auto-censure, comme sous Ben Ali ». Sana Sbouai, blogueuse et rédactrice en chef du site d’information Inkyfada, voit dans ces problèmes sécuritaires « le principal frein à la liberté d’expression ». « Le terrorisme, c’est une menace invisible. Ce que je crains c’est que les gouvernants se servent des attentats pour restreindre la liberté de la presse. Dans ce contexte, la tentation pour certains journalistes de retomber dans l’auto-censure est grande. Il faut absolument que nous évitions cela. » 

Dans cette vidéo de Tunisie Numérique, on peut voir les journalistes tunisiens manifester pour la liberté de la presse sur la place de la Kasbah à Tunis.

 Ils se mobilisent pour soutenir la liberté de la presse et leurs collègues emprisonnés : Mourad Mehrzi (emprisonné pour avoir filmé un jet d’œuf sur le président) et Zied el-Heni (pour avoir accusé un procureur d’avoir falsifié des preuves). Preuve s’il en fallait que l’assurance de la liberté et de la sécurité des journalistes est loin d’être acquise dans cette nouvelle ère politique et médiatique.

Paul Kempenich