Les associations pour la liberté de la presse au Liban : mission impossible ?

Sur le classement mondial de Reporters sans frontières, le Liban arrive au 98ème rang sur 180 pays. Quelques organismes comme la Fondation Samir Kassir, le syndicat et la fondation Maharat tentent de prendre la défense des journalistes. L’objectif est louable, la mission délicate …

Pendant la Révolution du Cèdre, le journaliste et intellectuel engagé Samir Kassir participe à la lutte contre l’occupation syrienne et pour l’indépendance de son pays. Le 2 juin 2005, il meurt dans un attentat : une bombe était placée sous sa voiture. Suite à cet assassinat, la fondation Samir Kassir est fondée à Beyrouth en 2006, ainsi que le centre Samir Kassir Eyes (les yeux de Samir Kassir). Pour le directeur d’SKEyes, Ayman Mhanna : « En publiant des informations concernant les violations subies par les journalistes ainsi que des rapports réguliers, l’objectif est d’alerter l’opinion publique ainsi que les organismes locaux et internationaux influents ».

Des droits absents pour les journalistes

Les journalistes sont confrontés au Liban à plusieurs obstacles dans l’exercice de leur métier. «  Les partis politiques possèdent la majorité des titres de la presse écrite et audiovisuelle libanaise. Ceci réduit la marge de manœuvre et la liberté de ton des journalistes quand leur publication a une ligne éditoriale claire et imposée» affirme Ayman Mhanna. Censure et autocensure ne sont qu’un moindre mal et qu’une facette du problème. Des journalistes sont victimes de menaces, d’agressions, de détentions arbitraires voire même d’assassinats (aucun depuis 2005) lorsqu’ils prétendent exercer leur profession en toute liberté. Et les agresseurs, parfois des miliciens, peuvent bénéficier d’une sorte d’immunité du fait des protections politiques dont ils bénéficient. Si la loi n’est pas respectée, elle n’est par ailleurs pas aussi favorable à l’exercice du journalisme qu’on pourrait le croire : flou concernant la réglementation d’Internet, surveillance imposée par les autorités publiques qui met en danger le secret des sources… Si la liberté d’expression existe au Liban, l’exercice du métier de journaliste n’est pas toujours aisé. 

La mainmise politique sur les médias et la presse. (Crédit : Tom Ferrero)

La mainmise politique sur les médias et la presse. (Crédit : Tom Ferrero)

Les plaidoyers pour la liberté

Bien que le score au classement RSF du Liban soit dans l’absolu modeste, sa situation est meilleure que celle de pays voisins comme la Jordanie ou la Palestine. « L’emprise des services de renseignement est bien plus faible au Liban et le danger auquel font face les journalistes sont moindres » précise Ayman Mhanna. La fondation pour la liberté de la presse organise des campagnes pour dénoncer la censure. Elle organise cette année la dixième édition du prix Samir Kassir. Ce concours est ouvert aux journalistes du Moyen-Orient. Ils doivent soumettre un article ou un reportage sur un sujet traitant l’État de droit, les droits de l’homme, la lutte contre la corruption, la liberté d’expression, le développement démocratique, la participation citoyenne… Un autre de ses axes d’action est la prise en charge de journalistes syriens en exil.

Ghassan Rifi est journaliste à As-Safir. Il fait partie de l’Ordre de presse libanais depuis onze ans. Ce syndicat regroupe environ 1500 journalistes. « Le syndicat m’a aidé juridiquement quand j’ai reçu une plainte, son seul rôle est de supporter les journalistes, il n’y a pas d’actions concrètes » développe Ghassan Rifi. Alors que la tâche pour le syndicat n’a jamais été simple, la guerre civile en Syrie et l’arrivée de centaine de milliers de réfugiés complexifie le problème. « Avec la hausse des tensions, il y a plus d’insécurité et nous [les journalistes] sommes inquiets des menaces et des censures » renchérit Ghassan Rifi.

La fondation Maharat veut quant à elle promouvoir, via internet et les réseaux sociaux, les principes de la libre expression, la mise en valeur des personnes marginalisées (femmes, enfants, minorités) et une meilleure éducation aux médias dans les universités. Les journalistes invitent les citoyens à utiliser sur Twitter le hashtag # عبّر_بحرية (#s’exprimer_librement) pour afficher leur attachement à ce droit.

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La fondation Maharat dénonce la censure sur internet. (Crédit : D.R.)

 

Une visibilité donnée, mais où sont les solutions ?

Associations et fondations existent. Le syndicat porte la question de la liberté des journalistes, SKEyes étend son action au Moyen-Orient et la Fondation Maharat élargit le débat aux droits de la personne. Le champ est donc bien couvert. Mais l’engagement de ces organismes suffit-il à changer la donne ? Bénéficiant du soutien des démocraties occidentales, leur attachement à la liberté d’expression est incontestable. Elles reçoivent le soutien d’ONG mondiales (IFX, fondation Friedrich Ebert, Fondation Friedrich Naumann Allemagne, Institut français du Liban, National Endowment for Democracy, Global Center for Journalism and Democracy -États-Unis-). Les donateurs pour la Fondation Samir Kassir sont aussi principalement étrangers : l’Union européenne, le ministère norvégien des affaires étrangères et des donateurs privés. Aucune subvention n’est versée par les institutions publiques libanaises. Si le gouvernement s’accommode donc plutôt bien de cette internalisation, il ne s’engage pas pour autant dans la voie de réformes juridiques claires et précises. Quant aux entreprises de presse, elles participent de la défense de leurs « journalistes » comme de leur censure sans trop se préoccuper de l’Ordre ou des associations. Tout se passe comme si l’action des associations était en somme par avance intégrée dans le paysage médiatique libanais. Tout se passe comme si ces associations participaient au maintien de l’équilibre informationnel propre au Liban caractérisé par la mainmise du politique sur les médias plus qu’à une réelle transformation de ce paysage. Les problèmes sont mis en lumière, mais la désinformation persistent et la censure tend à se radicaliser. Au regard des problèmes externes, du voisin syrien en guerre (et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres révélateurs de conflits religieux, communautaires ou politiques) et du fragile équilibre interne, peuvent-elles faire beaucoup mieux ?  Ce qui est certain, c’est que c’est le souhait partagé par nombre de journalistes dont la situation tend plutôt à se dégrader. 

Raphaëlle Daloz