Loi-C51 : sécurité ou paranoïa ?

En dépit de fortes controverses autour du projet C-51, un premier sondage en février stipulait que 82% des Canadiens seraient en faveur de l’application de cette loi. Des résultats qui, selon Michel David, chroniqueur au journal Le Devoir, s’appuient sur la peur du radicalisme islamique. Pourtant un mois après, ce chiffre a baissé à 45%. Quels sont les facteurs qui expliquent ce changement ?

Lors de la présentation de la loi C-51, le Premier ministre Stephen Harper sous-entendais que les mosquées sont propices au terrorisme. « Peu importe l’âge, peu importe si cette personne est dans son sous-sol, dans une mosquée ou n’importe où ailleurs,  lorsque quelqu’un est impliqué dans une activité qui encourage le terrorisme c’est une sérieuse offense criminelle. » Cette déclaration prononcée le vendredi 30 janvier à Richmond Hill a fait l’effet d’une bombe auprès de la communauté musulmane. Pour le Conseil national des musulmans canadiens et l’association canadienne des avocats musulmans, le Premier ministre laisse entendre que les mosquées sont des lieux de radicalisation : « a un moment où les musulmans canadiens sont confrontés aux attaques haineuses et à du vandalisme contre les lieux de culte, la remarque du Premier ministre a regrettablement jeté une ombre de suspicion sur la communauté des musulmans canadiens. », déclarent-ils dans un communiqué de presse officiel.

La déclaration de Stephen Harper fait d’autant plus écho avec le projet de loi C-51 dont l’un des  enjeux  est la mise en péril des libertés individuelles en raison d’une définition très large du terrorisme. Plusieurs milliers de Canadiens ont déjà manifesté contre ce projet de loi du gouvernement conservateur.  « Nous ne sommes pas prêts à tronquer nos libertés civiles pour plus de surveillance et d’intrusion dans notre vie privée, » indique une manifestante Andrés Fontecilla présidente de Québec solidaire. La loi C-51, actuellement étudié par un comité parlementaire, prévoit en effet de donner au Service Canadien du Renseignement et de la Sécurité des informations sur les citoyens.

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

De la psychose à la prise de conscience

Malgré tout, les premiers sondages réalisés par Angus Reid en février, montrent que ce projet de loi serait approuvé par 82% des Canadiens contre seulement 19% de la population. Selon RFI« Quatre Canadiens sur cinq approuvent les changements pour donner davantage de pouvoir à l’agence de renseignement et un tiers des personnes interrogées trouvent même que le texte proposé ne va pas assez loin. » Pour Michel David ce résultat « donne la mesure de la psychose du terrorisme et de l’intégrisme ». Pierre-Alain Clément, doctorant, spécialiste du terrorisme à l’UQAM précise que le traitement médiatique canadien autant que français ont leur part de responsabilité sur l’islamophobie présente dans la société. « On parle toujours d’Islam comme la religion qui pose problème, à partir de là c’est facile de construire une vision de menace, il n’y a pas besoin d’amalgame pour que dans les mentalités la méfiance se soit installée », raconte le spécialiste. L’amalgame concernant  l’Islam est donc plus subtil qu’une confusion entre terrorisme et cette religion.  

Pierre-Alain Clément et le Conseil national des musulmans canadiens  (NCCM) s’accordent pour dire que cette loi ne date pas d’hier, elle est prévue depuis les attaques à Ottawa et Saint-Jean-Sur-Richelieu. « Confondre les musulmans et l’Islam avec le terrorisme et l’extrémisme,  semble être une stratégie employée par le gouvernement actuel pour consolider le support de cette loi » témoigne Ishaan Gaarde, directeur du NCCM.

Mais, un récent sondage publié le 17 mars, par la firme Forum Research, dit qu’après avoir pris connaissance des détails de ce texte législatif, seuls 45 % des Canadiens approuveraient le projet de loi. Une baisse relativement importante, même si une large partie de la population reste favorable à la C-51.  D’une psychose envers le terrorisme, le public canadien est passé d’une peur des pertes de libertés individuelles.  David Christopher est  journaliste à Openmedia, un site web sans but lucratif qui vise à « engager, éduquer, responsabiliser ». En 2013, OpenMedia.ca a lancé des campagnes visant à assurer la responsabilisation du gouvernement canadien quant à la surveillance des activités. Pour le journaliste, cette prise de conscience est l’effet des manifestations des activistes, « plus les citoyens sont informés moins ils aiment cette loi ».

 

Les enjeux de cette loi ont été aussi mis en avant par le lanceur d’alerte, Edward Snowden : « nous ne pouvons pas jeter tous nos droits, toutes nos libertés, toutes nos traditions, parce que nous avons peur de rares cas d’activités criminelles », déclare-t-il lors d’une vidéoconférence qui s’est déroulée à l’Université Ryerson, dans le cadre du lancement de la Snowden surveillance archive.

La popularité de Snowden et le travail la société civile canadienne pour informer le public ont sûrement influencé la prise de conscience des citoyens que la peur de l’autre ne permet pas de sacrifier son droit à la vie privée. Toutefois, d’après le NCCM, les médias se sont améliorés dans la représentation de l’Islam,« mais ils ont un effet miroir des stéréotypes sur les musulmans, stéréotypes qui sont exploités par le gouvernement« , conclut Ishaan Gaarde.

Gyotis Delsart