«Être journaliste c’est un état d’esprit»

Nil Sanyas est un journaliste citoyen, fondateur du site votrejournaliste.com. Buzzles s’est entretenu avec lui pour aborder les sujets de la profession de journaliste web et de l’actuelle situation de la presse en général.

Comme tu le fais dans tes interviews de youtubeurs sur ton site, pourrais-tu te présenter un peu, ton parcours professionnel, et comment t’est venue l’idée de lancer ton site ?

 J’ai décroché une licence en Économie-Management. En même temps, je travaillais pour plusieurs médias, spécialisés dans l’informatique comme Pc INpact, devenu aujourd’hui Next INpact. J’ai fait ce travail pendant une quinzaine d’années, mais j’ai fini par saturer, notamment à cause de l’obligation de fournir de l’information chaude, dans de brefs délais. D’où mon blog, né récemment, en octobre 2014.

J’écris pour des médias en ligne depuis mes 17 ans. À l’origine, je ne pensais pas forcément aux blogs comme moyen d’expression, mais plutôt aux réseaux sociaux, pour poster un article de temps en temps. Avec le temps, l’écriture blog s’est révélée beaucoup plus pratique.

Chaque semaine Nil Sanyas interview un youtubeur plus ou moins connu. Crédit Photo : votrejournaliste.com

Chaque semaine Nil Sanyas interview un youtubeur plus ou moins connu. Crédit Photo : votrejournaliste.com

 Quelle est ta manière de travailler sur le net ? Data-journalisme, enquête… Comment t’y prends-tu, et de combien de temps as-tu besoin pour produire un article ?

 Je ne fais pas tant de data-journalisme que ça encore, tout du moins dans le sens de collecter des données et d’en faire des articles, voire des graphiques. De toute manière, faire du data-journalisme est tout aussi intéressant que faire une entrevue. L’analyse des données peut d’ailleurs mener, dans un second temps, à aller sur le terrain et à réaliser des entrevues afin de confirmer la théorie. L’un est complémentaire de l’autre.

Après, oui, cela prend énormément de temps, ne serait-ce que pour réfléchir sur le meilleur moyen de mettre en avant toutes les données en main. Il faut aussi prendre en compte le fait de vérifier les données, de les croiser avec d’autres pour voir leur cohérence – ou leur incohérence –, voir si elles sont à jour, etc.

Tu es donc un journaliste citoyen. Cette appellation, ainsi que le fait de ne pas avoir suivi d’études propres au journalisme, te font-ils penser qu’avec Internet, tout le monde peut être journaliste ? N’as-tu pas peur pour les professionnels du journalisme, et pour leur légitimité ?

Être journaliste, c’est un état d’esprit, et non une question de formation. Si tu as envie d’informer, avec un maximum d’objectivité, et si ensuite tu as les autres qualités requises – un bon français, des capacités de synthèse, etc–, tu peux faire du journalisme. Il suffit de lire certaines interviews pour voir que de nombreux non-journalistes sont bien plus compétents que de soi-disant journalistes qui ont leur carte de presse…

La légitimité des professionnels est tout simplement due à leur travail. Vérifier et sur-vérifier les informations que l’on transmet, ne pas croire même les sources sûres (type AFP, Canard Enchaîné…), croiser les informations, rapporter des faits et non des interprétations, se poser un maximum de questions sur le sujet (à qui profite le « crime », etc), respecter les personnes interviewées, toujours préciser le contexte des événements, mettre du conditionnel s’il le faut… En somme, respecter le citoyen qui nous lit ou nous écoute. Les journalistes professionnels auront alors toujours l’avantage sur les autres, que ce soit pour des questions financières ou de légitimité.

 Pourquoi avoir choisi Internet comme support d’écriture ? À quoi aspires-tu à travers ce site ?

L’atout principal de l’indépendance sur Internet à mes yeux, c’est de ne pas avoir de deadline, ne pas travailler dans le stress de l’immédiateté. Ce mode de production me permet de choisir mon propre rythme. Par exemple, dans mes interviews, je n’ai pas systématiquement de gros youtubeurs, justement grâce à mon humble statut. Grâce à mon indépendance, je peux m’orienter vers ceux dont on n’entend pas forcément parler.

C’est pour cette même raison que je n’ai pas de pub sur mon site, je ne cours pas après l’audience et ça change tout. Je ne suis obligé à rien. Je vise à impliquer le lecteur dans mes articles, à apporter quelque chose au débat public. Il arrive d’ailleurs que plusieurs sujets me soient conseillés par des internautes. Je fais des articles de fond, des dossiers assez conséquents, sur des sujets qui ne font pas forcément l’actualité. Alors forcément, les médias traditionnels ne sont pas preneurs. Les journalistes qu’ils embauchent vont beaucoup trop vite, ils ont besoin d’un contenu.

En parlant de ces médias traditionnels, Internet est souvent pointé du doigt comme ayant précipité la crise de la presse écrite. En tant que journaliste web, partages-tu ce point de vue ?

 Il faut bien comprendre que le problème de la presse écrite n’est pas vraiment le web, mais plutôt la presse gratuite en général. C’est un gros raccourci que beaucoup font. Pour des raisons économiques évidentes, le lecteur va se tourner vers un contenu gratuit, qu’il se trouve sur Internet ou non (comme les Metronews et autres Direct Matin), plutôt que vers un contenu payant. De plus, il ne faut pas oublier l’atout de pouvoir sélectionner ses informations dans un média gratuit, une plus-value que les médias internet intensifient par leurs formes.

En plus des contraintes économiques, il y a la crédibilité auprès du public. Ce qui compte, c’est la relation entre journalistes et citoyens, que les médias semblent aujourd’hui avoir perdue. Ce qui tue la presse aux yeux des gens, ce sont les mauvaises méthodes des journalistes qui ne prennent pas le temps de vérifier leurs informations. Bien que je puisse comprendre ce phénomène dans les structures actuelles, avec les conditions de travail notamment, et la demande de la part de l’audience, je me refuse à cela. Pour moi, la base du travail, c’est le temps qu’on y passe.

Face à Internet, tu sembles plutôt pessimiste pour la presse écrite…

 Je suis nuancé. Sans aller jusqu’à dire que la presse traditionnelle est condamnée, il faut avouer qu’elle est en péril à côté des formats numériques. Bien sûr, je ne suis pas contre la presse écrite en elle-même, mais la réelle recherche d’information, au sens de celle qui est la plus naturelle, est la recherche sur le web. Même si je suis convaincu que les gens aiment tenir un journal en main, on observe tous les jours que l’information vient aujourd’hui des smartphones, des tablettes et autres écrans.

Tu parles du rôle de l’audience dans ce dérèglement de la presse. Le public a-t-il aussi sa part de responsabilité ?

Oui, c’est évident que les journalistes n’ont pas tous les torts dans ce système médiatique. Les lecteurs doivent être responsables de ce qu’ils consomment en termes d’informations. Sur Internet ça se vérifie d’autant plus, et j’ai d’ailleurs écrit un article à ce propos. Le clic est dangereux, dans la mesure où l’on se dit qu’individuellement, ça ne paraît rien, mais en s’accumulant, ça peut donner une somme de lecteurs potentiels phénoménale. Il faut éduquer l’internaute, car il est au centre de la production d’informations ; au final, c’est lui qui décide. Sur ce constat, j’ai ma propre philosophie, en tant que journaliste web mais aussi en tant que lecteur. Philosophie que je m’efforce d’appliquer à moi-même dans la vie de tous les jours.

 À l’heure actuelle, comment se porte ton site ?

 Cela ne me permet pas de vivre, donc j’ai conservé mes activités auprès des autres médias, qui me commandent des grands dossiers sur un sujet. À côté de ça, bien sûr, je suis à cent pour cent sur mon blog. Le projet est tout récent, comme je l’ai dit, mais j’ai de très bonnes surprises, comme lorsque je suis relayé par d’autres médias, ou avec le référencement Google. De plus, j’ai beaucoup de retours positifs sur mon travail. Mais je n’en vis pas pour le moment.

 As-tu déjà des projets futurs pour ton site ? Concernant le contenu ou l’équipe de rédaction par exemple ?

 Le site est en constante évolution, déjà car il est tout récent, et ensuite parce que c’est le propre des contenus Internet. J’ai d’autres projets en tête, de très gros même, mais c’est encore à travailler. Sinon, du côté de la rédaction, c’est un projet purement personnel, et même si j’ai déjà reçu des propositions par des étudiants pour m’aider, je préfère consolider le site avant de prendre ce genre d’initiative.

 Enfin, quels sont les enjeux que devront, d’après toi, se fixer les médias web comme le tien, pour être pérennes et se stabiliser ?

 Pour que les médias web alternatifs puissent vivre, il faut à la fois qu’ils produisent du contenu de qualité, qui sort du lot, et en même temps que le public suive. Trop habitués aux médias traditionnels et à obtenir de l’information gratuite, les citoyens peuvent malgré eux hésiter à supporter d’autres types de médias. Pourtant, sans un soutien rapide et massif, jamais les projets alternatifs et nouveaux ne pourront durer. Mediapart a pu réussir uniquement parce qu’il était composé, dès sa création, d’anciens journalistes reconnus. D’ailleurs, la plupart des nouveaux projets sur le Web (Mediapart, Atlantico, Slate, L’Opinion, etc.) ont des fondateurs ou des actionnaires reconnus. Sauf qu’il s’agit là de médias alternatifs issus des journaux traditionnels ; faire du neuf avec du vieux, en somme. Mais peut-être que dans 10 ou 20 ans, un média réellement neuf, avec des journalistes qui ne seront pas de la vieille école, pourra émerger.

Pour reprendre une formule commune, Internet a les défauts de ses qualités et les qualités de ses défauts. Il faut savoir prendre le meilleur de cet outil et atténuer les aspects les plus noirs. Le danger d’Internet, c’est que l’on tombe vite dans l’écriture du type réseau social, à chaud et sans recul, ce qui est contre-productif au final, ou pire encore, dans le journalisme dit « alternatif », mais qui n’est que de la propagande plus ou moins dissimulée afin de diffuser des contenus souvent nauséabonds. C’est bien sûr une forme à prohiber, afin d’utiliser au mieux cet outil qu’est Internet.

Propos recueillis par Skander Farza