Mahomet, point sensible de la Norvège

Sur le podium du classement de la liberté de la presse, la Norvège semble être un paradis journalistique. Derrière cette apparente tranquillité, aborder les questions de religion, et notamment de l’Islam, peut parfois s’avérer être dangereux. Certains journalistes en ont fait les frais.

La liberté d’expression avant tout. Le 10 janvier 2006, Vebjørn Selbekk, rédacteur en chef de Magazinet, reprend dans son quotidien les caricatures du prophète Mahomet, publiées quelques mois auparavant dans un journal danois (Jyllands-Posten). Ces douze dessins créent rapidement la polémique. Et les menaces sont violentes. Le 11 janvier, le journaliste reçoit un courriel menaçant : « M. Selbekk vous avez été irrespectueux envers le prophète. Vous allez mourir ». En pièces jointes, deux photos montrent des corps morts, brulés. S’en suivent alors des centaines de messages de haine, envoyés directement sur sa boîte mail. Rapidement, Vebjørn Selbekk est placé sous protection policière, ainsi que sa femme et ses trois enfants. Des mesures de sécurité sont également mises en place au sein du quotidien chrétien.

Vebjørn Selbekk est aujourd'hui encore sous protection policière, suite aux caricature de Mahomet publiées en 2006. (Crédits : DR)

Vebjørn Selbekk est aujourd’hui encore sous protection policière, suite aux caricature de Mahomet publiées en 2006. (Crédits : DR)

Des excuses publiques pour protéger sa famille

Ces dessins n’étaient pas un signe de provocation mais plutôt « une question morale, une décision éditoriale ordinaire », se défend Vebjørn Selbekk, même s’il avoue avoir « pensé à la possibilité d’être menacé ». Avant de continuer : « J’ai pris quelques jours pour y réfléchir… C’était la première fois que j’avais affaire à de possible menaces ».

Le 10 février 2006, un mois après la publication des caricatures, le père de famille a préféré s’excuser publiquement, devant le président du Conseil islamique de Norvège. Le but ? Protéger sa famille mais aussi apaiser la situation. « Je ne m’excusais pas d’avoir publié les caricatures mais plutôt d’avoir semé la panique », précise-t-il.

Des réactions violentes mais aussi beaucoup d’étonnement. Depuis 1933, la liberté d’expression l’a toujours emporté sur le blasphème. Le gouvernement norvégien prévoit même de supprimer l’article concernant ce sujet d’ici à la fin de l’année. Quelle que soit l’issue des discussions, la décision ne pourra être appliquée qu’en 2021. Ces débats, en 2006, rappellent les évènements de 1993.

William Nygaard, victime d’un attentat

William Nygaard est connu pour avoir survécu à un attentat : il s'est fait tirer dessus à trois reprises. (Crédits : DR)

William Nygaard est connu pour avoir survécu à un attentat : il s’est fait tirer dessus à trois reprises. (Crédits : DR)

Pour William Nygaard, tout commence en avril 1989, lorsque la maison d’édition dont il est l’éditeur en chef, publie Les versets sataniques de Salman Rushdie. Cette parution en Norvège apparaît deux mois après la fatwa instaurée par l’ayatollah Khomeini, en Iran. Un appel lancé à tous les musulmans à mettre à mort l’auteur britannique d’origine indienne, mais aussi ses éditeurs. William Nygaard est sur liste noire. Il est mis sous protection policière.

Le 11 octobre 1993, William Nygaard est victime d’un attentat. Il se fait tirer dessus à trois reprises, chez lui, à Oslo. Immédiatement hospitalisé, il sort vivant de cette attaque après plusieurs mois de soins. L’affaire n’a jamais été élucidée mais pour la plupart des Norvégiens, peu de doutes : la fatwa en est responsable.

Cliquer sur l’image pour en savoir plus sur les évènements, résumés dans une frise chronologique animée :

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Berit Røhne Aass, journaliste norvégienne retraitée sur la Côte d’Azur et présidente de l’association Norvège Côte d’Azur, se souvient de l’attentat contre William Nygaard. Elle raconte le jour où elle a appris le drame et la garde rapprochée des policiers auprès du journaliste menacé :

Berit Røhne Aass partage son point de vue sur la liberté de la presse en Norvège :

La vie depuis Charlie

Depuis l’attentat à Charlie Hebdo, la perception des caricatures de Mahomet semble avoir changé. Après ce « cauchemar », comme le décrit Vebjørn Selbekk, de nombreux médias ont repris les dessins de l’hebdomadaire. « Aujourd’hui tout le monde veut être Charlie. Les caricatures ont beaucoup été reprises ici, elles se sont naturellement retrouvées au centre du traitement médiatique pour montrer aux lecteurs ce que Charlie Hebdo était », décrypte Selbekk.

Depuis Charlie, c’est aussi sa vie qui a changé. La rédaction du journal et lui même sont de nouveau sous surveillance policière. Mais le journaliste ne peut en dire plus : « Je ne peux donner plus de détails, ce sont les ordres de la police ». Neuf ans après la publication des douze dessins, des menaces arrivent encore dans sa boite mail.

Eloïsa Patricio

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