RIG Grèce #5 – La faillite (et l’espoir) de la sphère médiatique grecque

La crise financière amorcée en 2008 et le repli nationaliste qui en a découlé ont fait l’effet d’un séisme dans les structures médiatiques grecques. Un séisme dont le système, déséquilibré par ses caractéristiques structurelles, peine à se remettre.

Janvier 2015. Le parti d’extrême gauche Syriza mené par son leader Alexis Tsipras, arrive au pouvoir en Grèce. Ce dernier met fin à la longue tradition de la politique grecque, dont les leaders sont toujours issus de dynasties historiques. Un modèle de sélection qui concerne également les grands propriétaires des médias.

Alexis Tsipras, premier ministre de la Grèce depuis le 26 janvier 2015

Alexis Tsipras, premier ministre de la Grèce depuis le 26 janvier 2015. Crédit photo : DR

Parmi les mesures anti-austérité promises au peuple hellène, une ambition : celle de mettre fin à la corruption des oligarques. En ligne de mire, une poignée de familles fortunées. Héritiers d’armateurs pour la plupart, des groupes comme DOL ou les BTB Bobolas sont visés. Ayant profité d’un capital impressionnant et de facilités juridiques durant des décennies, ils possèdent la quasi totalité des organes de presse influents en Grèce. En affrontant frontalement ce club très fermé, Tsipras entend récupérer une manne non négligeable et mettre fin aux subventions illégitimes, mais également frapper un grand coup pour le pluralisme des médias.

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En s’attaquant à la corruption, c’est une crise de confiance que Syriza pourrait résoudre.

 

Avec internet, les citoyens grecs ont de nouveaux moyens d’assurer la liberté de la presse. C’est ainsi que sont nés des projets citoyens tels que Radio bubble.

FOCUS : Radio Bubble fait partie de ces projets de médias libres et indépendants apparus en Grèce ces dernières. Polyfimos, l’un des producteurs de la radio, raconte ce projet en quelques mots.

 

Comment est né le projet Radio Bubble ?

« Radio Bubble a été fondée en 2007 par Apostolis Kaparoudakis et sa femme Kalliope Takaki. La diffusion débute dans un appartement avec l’aide d’amis journalistes et producteurs. Dés 2010 sont créés coup sur coup le café Radio Bubble dans le district d’Exarchia (Athènes), le studio et le bar Radio Bubble.

De plus en plus de volontaires ont rejoint la communauté. Des journalistes, mais aussi des musiciens, ingénieurs, informaticiens, ont commencé à nous envoyer des podcasts et à faire entendre leur voix à travers une webradio organisée et avec une liste de principes, constamment mise à jour.

Dès notre installation à Exarchia, la diffusion live a peu à peu remplacé les podcasts. Radio Bubble était financée par les dons et les rentes du café jusqu’en 2015. Depuis, nous avons de nouveau déménagé, et tous les fonds proviennent de dons et des producteurs. »

 

Qui compose la rédaction de Radio Bubble et quels sont ses positionnements ?

« Nous n’avons aucun professionnel rémunéré. Le flux d’informations est pleinement basé sur du crowdsourcing (provenant des internautes) et des recherches qui en découlent sur des sujets spécifiques. Il n’y a aucune opinion politique dominante. La majorité est plutôt à gauche, mais nous avons aussi des libéraux, des sociaux-démocrates…

En parallèle de l’information, nous proposons également de la découverte musicale via et des prestations live de groupes qui viennent jouer dans nos studios.»

Quelle a été votre réaction à la suspension du service public grec en juin 2011 ?

«La suspension de l’ERT nous a tous affectés. Radio Bubble était là quand tout s’est produit et a diffusé depuis les bâtiments de l’ERT pendant quelques jours. Des journalistes du service public viennent nous voir régulièrement depuis. Le reste des Greek média en a tiré parti. Les rentes commerciales ont augmenté, les événements sportifs ont été redistribués aux télévisions privées, les radios privées ont gagné en audience. Finalement, l’ERT en tant que distributeur de fréquence numérique, a disparu. Le seul groupe restant quand toutes les télévisions grecques ont dû passer au numérique a été DIGEA, une corporation fondée par les actionnaires des télévisions grecques majeures. C’est un cas de monopole évident.»

Y a t-il beaucoup de projets comme Radio Bubble en Grèce ? Peuvent-ils agir en complémentarité avec les médias grecs traditionnels?

«Oui, il y a beaucoup de web radios, principalement basées à Athènes. Mais sans principes de fonctionnement explicites, contrairement à Radio Bubble. Impossible de prédire ce qui adviendra des médias sociaux. Je suppose que cela dépendra de la manière dont les gens les utiliseront, et dans quel but.»

Quel est votre sentiment vis à vis de la liberté d’expression en Grèce? Avez vous le sentiment de pouvoir diffuser librement ou y a t-il des limites ?

«Oui, nous pouvons encore diffuser librement. Mais de nombreux producteurs utilisent des pseudonymes. Certains le font pour des raisons personnelles variables (parce qu’ils sont blogueurs ou connus de longue date sur Twitter), d’autres pour protéger leur identité.»

Propos traduits

TÉMOIGNAGE : Pauline Bussi est une journaliste française. Elle a travaillé 8 mois dans une radio grecque indépendante rattachée à une association. Elle livre deux anecdotes sur cette expérience.

 

Des initiatives comme Radio Bubble ont révélé toute leur importance potentielle le soir du 11 juin 2013. Ce jour là, l’ERT (service public grec), arrête sa diffusion. En cause, une décision du gouvernement précédent poussé par la troïka (BCE, FMI, Commission Européenne) qui sanctionne un déficit devenu ingérable. La diffusion a repris progressivement sous diverses formes avec le projet d’une refonte totale, notamment pour réduire drastiquement les coûts. Les licenciements et les départs à la retraite ont soulagé les finances du service public au point qu’une proposition de loi pour sa remise en place a été déposée le 5 mars 2015 par le gouvernement Tsipras. Le mal était déjà fait. Le fait marquant avait déjà eu lieu, sous les yeux médusés de citoyens grecs privés du droit le plus élémentaire à l’information.

Christina Figanidou est journaliste. En poste à l’ERT en 2013, elle a vécu de l’intérieur la fermeture du service public. Elle raconte son expérience, les difficultés traversées et les leçons qu’elle en a tirées.

« Cela fait à présent 22 mois, l’ERT a été fermée. Cela fait déjà longtemps, nous avons beaucoup vécu depuis. C’était le genre d’expérience qui change une vie. Toutes les choses que l’on ne remet jamais en question, notre emploi, notre vie quotidienne, ont été annihilées en quelques heures. Choc, je dirais que c’est le mot.

Depuis le 11 juin 2013, nous avons développé beaucoup de choses, nous avons dû évoluer pour survivre. On ne pouvait pas s’en sortir seuls, alors instinctivement (et pas seulement politiquement) nous sommes revenus aux racines de notre milieu pour avoir du soutien dans notre lutte. Depuis cette période, nous avons eu deux diffuseurs publics :

-L’ERT libre, que l’on fait toujours fonctionner, nous les anciens désormais bénévoles, luttant pour conserver la voix du service public.

-la NERIT, une chaîne qui fonctionne avec certains de nos anciens collègues, qui ont trouvé plus facile de travailler pour le gouvernement qui avait fermé l’ERT. Leur travail a surtout été de tresser des louanges à ce dernier.

De nombreux scénarios étaient possibles quand à la réduction de la voilure de l’ERT, voire la fermeture de l’une des trois chaînes. Mais personne n’aurait pu imaginer que ce qui est advenu ce 11 juin 2013 était possible. Tout fut fermé en un seul jour.

La situation est difficile pour tous les médias, pas seulement en Grèce. Je lis des histoires similaires sur la France ou la Belgique. Nous étions très inquiets de ce qui allait advenir de nous avec le nouveau gouvernement. Il retarde la réouverture, à cause de complications légales. Mais cette attente nous rend anxieux. Nous espérons que les leçons très fortes que nous avons apprises au cours de ces deux années d’auto-gestion seront une force pour le prochain service de diffusion public. Mais cela reste à voir. »

Propos traduits

Le journaliste grec Yorgos Avgeropoulos en a tiré un documentaire. Intitulé « le signal perdu de la démocratie » il raconte la coupure de l’intérieur et dresse des perspectives pessimistes quant à l’avenir des médias.

 

Extrait de « le signal perdu de la démocratie » de Yorgos Avgeropoulos

 

Le message d’alerte a été entendu par la presse de toute l’Europe, comme en témoigne Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération Européenne des Journalistes.

 

Traverser une crise, c’est se remettre en question pour rebondir. Privés de leurs médias publics, les grecs ont semé les graines de canaux d’information alternatifs. Il est devenu impossible d’ignorer les défaillances du paysage médiatique. Bien aidés par les ressources illimitées d’internet, de petites formes de structures médiatiques ont commencé à apparaître.

La notion d’oligarchie médiatique limitant le pluralisme vit peut-être ses dernières heures. A terme, l’optimisme est permis quant à la naissance d’un pluralisme sans précédent.

Loïc Masson