Le Web libanais, miroir anarchique d’une société divisée

Le Liban s’est assez rapidement adapté à la nouvelle donne technologique et médiatique. Pour autant la multiplication des sites d’information en ligne, souvent partisans, laisse un vrai flou législatif auquel il devient urgent de remédier.

Désuni, le Web libanais. Comme un reflet de sa société clivée. Dans ce pays multiple où les forces politiques, religieuses et médiatiques s’entrelacent étroitement, l’information objective peut se révéler difficile à dénicher sur le Web. « Depuis que le Liban est divisé entre des partis politiques sectaires, chaque acteur possède sa propre machine médiatique » explique Ahmad M. Yassine, Beyrouthin de 24 ans, rédacteur en chef du site Al-7aqiqa.com et blogueur indépendant . Un partisanisme généralisé, vécu depuis longtemps dans les quotidiens papiers traditionnels. Mais qui a décuplé avec l’apparition d’Internet. Sur la Toile, le nombre de site d’information en ligne a explosé. Le style est épuré, l’info, en direct et les brèves se succèdent chez les poids lourds du genre.

Capture d’écran de El Nashra, un site d’information en ligne influent qui revendique son indépendance. Crédit : El Nashra.

Capture d’écran de El Nashra, un site d’information en ligne influent qui revendique son indépendance. Crédit : El Nashra.

En conséquence pour les Libanais, une information innumérable, sèche et pourtant calibrée selon les orientations politico-religieuses. Il est incontournable de compiler les sources pour tenter d’obtenir une vérité la plus objective possible. Cette « spécialité libanaise » est à la fois une force et une faiblesse selon Ahmad Yassine. « C’est une bonne chose du point de vue de la pluralité de la presse et des médias […] mais il arrive que les journalistes soient cantonnés à la vision du parti. » Un avis partagé par Joseph S. Semaan, rédacteur en chef de El Nashra, un site d’information indépendant et influent. Il milite pour une loi encadrant clairement les médias en ligne. « Il y a beaucoup de journalistes éthiques et de qualité ici. Mais à cause du contexte économique au Liban et d’un syndicat des journalistes inefficace, beaucoup finissent par se détourner de l’objectivité et rejoignent un média affilié. Ils travaillent avec un parti ou une religion, simplement pour se nourrir ».

Un vide juridique dangereux

A travers les médias en ligne, les différents acteurs politiques et religieux se livrent une guerre idéologique, pouvant même appeler parfois à la haine et à la violence. Un danger pour la démocratie et la paix sociale. Alors, un panel de rédacteurs en chefs et de spécialistes juridiques, associés à la Maharat Foundation – un organisme qui « défend et promeut la liberté d’expression dans le but de construire une société plus démocratique » –  (on vous en parle ici aussi) planche sur un projet de loi visant à encadrer la situation.

[INFOGRAPHIE] Cliquez sur l'image pour accéder à l'infographie.

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Joseph S. Semaan fait partie de ce collectif. La création d’un organe spécialisé dans les affaires médiatiques en ligne est un des enjeux principaux de ce projet : « Cet organe spécifique devra devenir la procédure à adopter pour régler les conflits. Il sera présidé par un juge indépendant de toute entreprise médiatique ou d’intérêts privés. » Pour Ahmad Yassine, le blogueur et rédacteur en chef, ce vide juridique décrédibilise les sites d’information en ligne, les présentant comme « des amateurs, alors que le monde se tourne de plus en plus vers le numérique. Sans loi pour faire respecter nos droits et notre légitimité, il est impossible d’être compétitif et dans l’air du temps ». Pour le moment, le projet de loi sur les médias en ligne est toujours en discussion au Parlement.

Une blogosphère foisonnante

Internet est un réservoir d’alternatives et le Web libanais ne fait pas exception à la règle. Depuis la Révolution du Cèdre qui a secoué le pays en 2005, on a vu des centaines de blogs émerger (pour la plupart recensés ici). Certains journalistes, comme Ahmad, se retrouvent alors à écrire à la fois dans un journal et dans un blog. « La blogosphère libanaise est très importante, et peut faire changer les choses. C’est une véritable communauté. » Avant d’ajouter « pour les citoyens lambdas, les blogs sont une source d’information fiable. Ils sont considérés comme crédibles et légitimes pour les internautes… à l’inverse des médias classiques ».

Capture d’écran de Qifa Nabki (Levons-nous pour pleurer), l’un des blogs les plus influents au Liban. Il est souvent cité dans les médias étrangers, comme le New-York Times ou Al-Jazeera. Crédit Qifa Nabki.

Capture d’écran de Qifa Nabki (Levons-nous pour pleurer), l’un des blogs les plus influents au Liban. Il est souvent cité dans les médias étrangers, comme le New-York Times ou Al-Jazeera. Crédit Qifa Nabki.

Entre une blogosphère active qui rend poreuse la frontière entre citizen journalism et médias professionnels, une législation inexistante et des sites trop souvent porte-voix de leurs propriétaires, le Web libanais s’expose en une mosaïque hétérogène en constante mutation. Nul doute que les prochaines années verront se dessiner le prochain stade de son évolution, alors que la loi sur le Web stagne encore au Parlement. Les contextes économiques, politiques, sociaux et idéologiques, soumis eux-mêmes à un futur incertain, dessineront son futur visage.

 

Mathias Hubert