[Interview] La faiblesse du FN au second tour #2/2

Dans un entretien accordé à Buzzles, le chercheur en sciences politiques Joël Gombin aborde quelques éléments qui ont handicapé le FN aux élections départementales, et ce qu’ils signifient pour les élections régionales de décembre.

Les reports de voix ont été très observés entre les deux tours. On ne les envisage souvent que dans un sens, celui du « front républicain ». Mais y a-t-il des reports de voix en faveur du FN ?

Les élections départementales ont donné l’occasion d’observer toutes les configurations. On observe des reports de voix réels et les distances d’un bloc des droites, qui va de l’UMP au Front national. Mais au sein de ce bloc, la porosité entre les deux électorats est asymétrique. On constate qu’en moyenne, quand on a un duel entre le PS et le FN au second tour, il y a à peu près 40 % des électeurs de l’UMP qui votent pour le FN. En revanche, quand on a un duel entre UMP et PS, entre droite et gauche, on observe dans les sondages que c’est plutôt 70 à 80 % des électeurs du FN qui votent pour l’UMP au second tour. C’est une porosité asymétrique qui est favorable à l’UMP. Cela explique en partie les résultats du second tour, où on voit que l’UMP l’emporte au final largement malgré les très bons scores du FN au premier tour, parfois même supérieurs aux siens. Il faut donc garder en tête qu’il y a une tendance de l’électorat UMP à voter pour le FN, mais surtout qu’il y a une très forte tendance de l’électorat du FN à voter pour des candidats de droite lorsque celui du FN est absent.

 Malgré des scores très élevés au premier tour, les binômes du FN n'ont remporté que sept cantons en PACA. (Source : ministère de l’Intérieur)

Malgré des scores très élevés au premier tour, les binômes du FN n’ont remporté que sept cantons en PACA. (Source : ministère de l’Intérieur)

Beaucoup de chroniqueurs et de journalistes tentent d’établir un portrait-robot ou plusieurs portraits-types de l’électeur FN. Est-ce seulement possible, même en se cantonnant à la région PACA ?

J’ai organisé toute ma thèse autour de l’idée qu’il faut justement abandonner celle d’un portrait-robot, d’un profil-type ou même d’une variable explicative de l’électorat Front national. Au contraire, ce qui fait la force du FN, c’est sa capacité à s’inscrire dans des considérations extrêmement différentes. Je pense qu’aujourd’hui, beaucoup de chercheurs s’accordent pour dire que le profil sociologique du vote FN est assez interclassé. Même s’il y a évidemment de grandes différences de pénétration électorale dans les différentes catégories sociales, ces différences ne recoupent pas complètement les clivages traditionnels. Le vote FN rassemble à la fois des salariés appartenant aux classes populaires, en bonne partie des ouvriers, et en même temps des petits indépendants, commerçants, artisans, chefs d’entreprise, alors que ces groupes sociaux ont habituellement des comportements électoraux très différents. Je ne crois donc pas qu’il y ait un portrait-robot, je crois qu’il y a une pluralité d’électeurs, qu’il y a des électorats frontistes plutôt qu’un électorat frontiste. Cette capacité à agréger différents électorats, c’est à la fois ce qui fait aujourd’hui la force du FN, et ce qui peut faire sa fragilité demain, puisque ça veut dire qu’à la fois la stratégie politique choisie et surtout la confrontation à l’exercice du pouvoir peuvent faire voler en éclats cette collection électorale.

Est-ce cette diversité des électorats qui explique la diversité des discours ?

Probablement. En tous cas c’est vraisemblablement parce que les dirigeants du Front national en ont conscience, ou pensent s’adresser à différents éléments électoraux qu’ils tiennent un discours différencié. Mais même si l’idéologie rentre aussi en compte, il me semble aujourd’hui assez clair que les cadres du FN ont conscience de cette diversité de leur électorat.

Joël Gombin rédige actuellement une thèse sur le sujet « Configurations locales et construction sociale des électorats. Étude comparative des votes FN en région PACA ». (Utilisation autorisée par Joël Gombin)

Joël Gombin rédige actuellement une thèse sur le sujet « Configurations locales et construction sociale des électorats. Étude comparative des votes FN en région PACA ». (Utilisation autorisée par Joël Gombin)

 

Diriez-vous enfin que le FN est en bonne position pour les élections régionales de décembre ? Que peut-il viser ?

Il est en tous cas en meilleure position qu’il ne l’a jamais été dans son histoire. Il vise clairement la présidence de plusieurs régions. Mais il n’est pas encore certain qu’il y arrive. Les élections départementales ont montré que le FN a encore des difficultés à l’emporter au second tour, y compris en triangulaire. Si on regarde au plan national toutes les triangulaires qui se sont déroulées, on s’aperçoit que dans la très grande majorité des cas, le FN perd des points, perd des voix entre les deux tours, essentiellement au profit de l’UMP. Cela montre qu’une partie de l’électorat FN va voter pour le candidat qui lui paraît le plus susceptible de battre la gauche. Si aux élections régionales, ce même type de situation se reproduit, ça va être un obstacle pour le FN, parce que dans beaucoup de régions l’élection va se jouer à très peu de choses. Compte tenu du mode de scrutin, l’enjeu est vraiment d’arriver en tête (NDLR : la liste qui arrive en tête obtient un quart des sièges du conseil régional, avant la répartition proportionnelle du reste). Et là, sur les triangulaires, le FN perd en moyenne deux points entre les deux tours. Ce sont précisément ces deux points qui pourraient faire la différence dans des régions comme PACA ou Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Je pense donc que ça va être très serré, et que les résultats de ces départementales seront plutôt négatifs de ce point de vue pour le FN.

 Propos recueillis par Armand Majde