[Interview] Pierre Carles #2: « La figure de Marine Le Pen convient aux médias »

Dans cette deuxième partie, Pierre Carles revient longuement sur le Front National et le traitement que lui accordent les entreprises médiatiques. Il évoque également internet et les émissions critiques de la presse télévisée comme Le Petit Journal ou Arrêt sur image, qui selon lui se sont engluées dans le système médiatique.

À quel moment vous êtes-vous alerté sur les failles du système médiatique ?

 PC : Des failles, je ne sais pas si c’est le mot. Disons que le système médiatique est partie intégrante du système capitaliste. Il fait un travail de conservation de l’ordre établi. Il fait en sorte que les gens acceptent leur sort, leur condition, notamment les dominés, et qu’ils ne cherchent pas à se révolter. Il y a un travail permanent, insidieux, constant de ces grands médias qui n’ouvrent pas l’espace des possibles, qui ne médiatisent pas les utopies possibles, qui ne médiatisent pas ou peu les modèles de gouvernement alternatif comme celui qu’on peut voir en Équateur par exemple. Leur boulot, c’est de faire en sorte que rien ne change et que eux ou leurs propriétaires conservent les positions de pouvoir qui sont les leurs. Donc, ils sont structurellement et foncièrement antirévolutionnaires. Ils veulent nous faire croire que l’ordre établi n’est pas injuste et qu’il ne faut pas le mettre à bas, et qu’il faut continuer à élire des François Hollande ou des Nicolas Sarkozy. Mais ce ne sont pas des failles, ce ne sont pas des accidents, c’est leur profonde nature.

Là où l’on peut parler de faille peut-être, c’est par rapport au traitement médiatique du Front national. Nous sommes face à un phénomène que les médias dominants disent combattre et, finalement, ils ne font que favoriser leur popularité.

 PC : Pour le FN, c’est assez paradoxal. Quand Jean-Marie Le Pen était président du FN, sa figure était ostracisée par les grands médias, et on l’a vu lors de l’entre-deux-tours de 2002. Il y avait eu un rouleau compresseur appelant à voter Chirac au second tour. Mais paradoxalement, la politique sécuritaire et la politique néolibérale – parce que Jean-Marie Le Pen est un néolibéral, ce qui n’est pas le cas de sa fille – convenaient à ces grands médias. Et on a pu s’en apercevoir en 2007, lors de l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. À quoi doit-il son élection, en grande partie ? À tout ce travail qui a été fait par les grands médias de surmédiatisation d’une soi-disant insécurité en France. Si un historien regarde un jour le travail médiatique sur les années 2007, 2006, 2005, 2004, il aura l’impression que la France était à feu et à sang. Surmédiatiser cette insécurité-là, c’était aussi sous-médiatiser l‘insécurité sociale. Plus cette insécurité sociale existe, plus on va mettre l’accent sur une autre insécurité, même si elle est fausse ou s’il faut la gonfler, la surévaluer.

Tout ça pour dire que par rapport au FN, les grands médias étaient opposés à la personne, mais pas à la politique, et finalement cette politique est arrivée quelques années plus tard avec Nicolas Sarkozy. Donc il ne faut pas penser que les médias sont anti-FN. Avec Marine Le Pen, c’est un peu différent. Les médias ne considèrent pas la politique ultra-sécuritaire et anti-immigration comme incohérente, mais tout ce qui relève du protectionnisme économique, de la souveraineté économique – qui a d’ailleurs été exploité en premier par le Parti communiste avant de l’abandonner au Front national – ne convient pas à ces grands médias. C’est trop d’incertitudes pour eux. En revanche, la figure de Marine Le Pen leur convient. C’est une avocate, elle a évolué dans le milieu politique depuis assez jeune et a une proximité avec ce monde médiatique.

La sphère médiatique a très peu évoqué le massacre de Garissa, contrairement à un événement comme l’attaque de Charlie Hebdo par exemple. Ce n’est qu’une relation de proximité ?

 PC : C’est assez classique, ce n’est pas que lié à cette affaire. Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est ce qu’on appelle le rapport kilomètre/mort. Plus on s’éloigne de la France, plus il faut un nombre de morts élevé. Ce n’est pas très nouveau, c’est aussi un manque d’intérêt sur ce qui se passe à l’international. Après, c’est vrai qu’il y a une forme d’hypocrisie. Mais elle est plus présente dans le sens où il y a eu de véritables criminels à la manifestation du 11 janvier. Il y avait Benyamin Netanyahou, qui avait bombardé quelques mois plus tôt la bande de Gaza, tuant près de 400 enfants. Et les médias ont très peu évoqué ce sujet. Comment se fait-il qu’un criminel de guerre, quelqu’un qui pourrait un jour être traduit devant une cour pénale internationale, soit présent à cette manifestation soi-disant humaniste et pacifiste ?

Par rapport à cette connivence entre les médias et le système politique et économique dominant, est-ce qu’une émission comme Arrêt sur image ou des pure-players peuvent jouer les garde-fous de la sphère médiatique ?

 PC : Le problème des émissions de ce style, comme Le Petit Journal, c’est que la critique des médias est une fin en soi. Ce ne sont pas des émissions qui appellent à des changements sociaux, qui appellent à la révolution ou qui appellent à charger le système. C’est un petit business de critique des médias, mais qui peut par ailleurs être très radical. Cette critique est par exemple plus radicale pour Schneidermann et son émission Arrêt sur images depuis qu’il est sur internet. Quand il était à la télévision, il était beaucoup plus soft, plus anecdotique.

Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images. Pour Pierre Carles, une surveillance du système médiatique stérile, et finalement ancrée dans ce même système. (Crédit photo : France 5/Guyon)

Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images. Pour Pierre Carles, une surveillance du système médiatique stérile, et finalement ancrée dans ce même système. (Crédit photo : France 5/Guyon)

Aujourd’hui, il se montre plus radical, presque « bourdieusien », mais ça reste une fin en soi. Son but, c’est de faire cette critique Ad vitam aeternam. Plus les médias sont critiquables, plus on continuera à faire cette critique et à en faire une sorte de business. C’est ce qui différencie cette critique-là d’une autre critique, qui serait quant à elle sociale et qui amènerait un véritable changement. Schneidermann et Yann Barthès (le présentateur du Petit Journal, ndlr) ne veulent pas de révolution, puisqu’ils veulent continuer à faire ce petit commerce de critique des médias.

En tant qu’apprenti journaliste, comment fait-on pour ne pas rentrer dans ce formatage ?

 PC : Il ne faut pas être naïf. Si on veut exercer le métier de journaliste de façon « révolutionnaire », c’est-à-dire pour que les choses changent, pour mettre à bas l’ordre établi injuste, il faut savoir qu’il y a très peu de médias où l’on peut exercer la profession de cette manière. Il faut peut-être même les créer, ces médias. Et il faut aussi combattre les médias existants pour qu’ils cessent d’être aussi nuisibles, néfastes. Donc si aujourd’hui, on pense qu’on va pouvoir travailler de manière révolutionnaire dans ces médias, on se trompe. C’est totalement marginal. Les grands médias mettent les journalistes dans des conditions dans lesquelles ils sont obligés de reproduire l’ordre établi. Quand vous travaillez vite, avec un statut précaire, avec des contraintes économiques qui sont celles des grands médias actuellement, vous ne pouvez que reproduire ce qui a été fait jusqu’à maintenant. On ne vous donne pas les moyens d’enquêter sur la nationalisation des autoroutes, par exemple.

Après, il existe quelques médias indépendants dans lesquels il est possible de travailler différemment, mais le système principal n’est pas bousculé pour autant, dans le sens où il peut accepter l’existence de ces médias tant qu’ils restent marginaux. Donc il faut aussi s’attaquer aux grands médias et leur dire « stop », leur dire d’arrêter de diffuser cette pensée unique. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes. Il faudra les attaquer, les ridiculiser, pour produire une nouvelle information plus révolutionnaire.

 Propos recueillis par Antonin Deslandes