Lost River, le cauchemar sublimé

Un an après son accueil frileux au festival de Cannes, Lost River sortait dans les salles françaises le 8 avril dernier. Conte noir d’une violence sourde, le premier long métrage de Ryan Gosling réussit à mettre en scène une dureté inouïe à travers un esthétisme poétique.

C’en est bel et bien fini du Ryan Gosling des comédies romantiques. Celui qui affole le monde du cinéma depuis maintenant plusieurs années semble avoir trouvé le style qui lui colle à la peau. Sublimé par Nicolas Winding Refn dans Drive, puis dans Only God Forgives, Ryan Gosling s’est considérablement inspiré de ces deux réalisations pour tourner son premier long métrage, Lost River. Dans un style très « Lynchien », le réalisateur met en scène, dans un Detroit tombant en lambeaux, le combat d’une famille contre la crise et l’escalade de la violence qui en découle. Alors que la mère accepte un job dans une sorte de théâtre macabre inspiré du Grand Guignol parisien, véritable exutoire d’une misère pullulante, l’aîné revend le cuivre de Bully, le caïd local, pour payer le loyer du domicile familial. Dans un cadre chaotique, Gosling filme avec brio la déchéance humaine et sa dureté sourde. Comme dans Only God Forgives et dans plusieurs films de David Lynch, les plans sombres qui composent la majeure partie du film sont exploités à merveille par les jeux de lumière que Gosling met en place. Les silences et la bande originale sont une nouvelle fois préférés aux longs dialogues. En résumé, le Canadien nous présente avec Lost River un de ces films d’ambiance à l’esthétisme surréaliste dans lesquels il a pu s’épanouir ces dernières années en tant qu’acteur. À celles et ceux qui souhaitent à tout prix un fil conducteur, un scénario à rebondissement, passez votre chemin !

Les jeux de lumière, aussi fascinants qu’oppressants. (Crédit photo : Warner Bros)

Les jeux de lumière, aussi fascinants qu’oppressants. (Crédit photo : Warner Bros)

 

 L’inépuisable relation mère-fils

Avec Lost River, Ryan Gosling démantèle le rêve américain. Tourné dans une ville de Detroit complètement amorphe, la première réalisation du Canadien fait de la crise économique un rouleau compresseur torturant jusqu’au plus profond d’eux-mêmes les habitants de la ville. Pour accompagner ce message fort, Gosling explore de nouveau une thématique qui a accompagné ses derniers films. De Drive à Only God Forgives, en passant par The Place Beyond The Pines, l’acteur s’est toujours retrouvé au beau milieu des relations parent-enfant. Mis en scène comme héros familial ultraviolent dans Drive, il incarne dans Only God Forgives un jeune homme ostracisé par une mère dérangée aux tendances œdipiennes.

Christina Hendricks et Eva Mendes, deux anciennes collaborations de Ryan Gosling. (Crédit : Warner Bros)

Christina Hendricks et Eva Mendes, deux anciennes collaborations de Ryan Gosling. (Crédit : Warner Bros)

Aujourd’hui derrière la caméra, Gosling a tenu à préserver la thématique dans Lost River. Il filme avec talent les relations entre une mère et son fils déterminés l’un comme l’autre à garder leur maison, mais qui parallèlement peinent à se parler, à se comprendre. Iain de Caestecker, qui joue Bones, l’aîné de la famille, illustre à merveille cet adolescent devenu précocement l’homme de la maison, et obligé de protéger ses proches dans un monde hostile et violent. Une thématique inspirée de l’enfance du réalisateur, qui évoquait récemment sur le plateau de France 2 l’influence considérable qu’a eue sa mère lors de son enfance et tout au long de sa carrière.

Une distribution qui laisse à désirer

Malgré son apparition dans la sélection « Un Certain Regard » du Festival de Cannes 2014, Lost River a été plutôt mal accueilli l’an dernier. « Trop impersonnel », « Gosling a voulu trop en faire », les critiques fusent à l’égard de la très attendue première réalisation de l’acteur canadien. Warner Bros avait alors même pensé à vendre sa distribution à un autre studio avant de finalement annoncer qu’il gardait les droits, mais que la distribution serait bel et bien limitée. En France, seuls 111 cinémas diffusent Lost River, contre plus de 800 pour un film comme Fast and Furious 7. À Cannes, le cinéma Les Arcades est le seul à proposer le film. Une faible distribution qui n’est pas à mettre sur le compte de son succès mitigé au Festival l’an dernier, selon Laeticia, directrice du cinéma.

SON :

Le premier film de Ryan Gosling reçoit un accueil contrasté. Pourtant, l’acteur nous offre en réalité un film très personnel, du moins dans le message qu’il souhaite faire passer. Ses rêves américanistes de jeune Canadien, sa relation avec sa mère célibataire, son affection pour Detroit, ville qu’il aura transformée le temps d’un film en laboratoire fantastique dans lequel la philosophie expérimentée étreint parfois dangereusement notre réalité, composent cette œuvre somptueusement réalisée.

Bones et Rat s’offrent une échappée dans la ville de Lost River,  entre amour et désespoir. (Crédit : Warner Bros)

Bones et Rat s’offrent une échappée dans la ville de Lost River,  entre amour et désespoir. (Crédit : Warner Bros)

 Car comme ses sources d’inspiration, parmi lesquelles Winding Refn, Cronenberg et surtout David Lynch, Ryan Gosling est un esthète. Chaque plan est une peinture, une fresque tragique et envoûtante à la fois. Une réalisation qui nous tient en haleine du début à la fin.

Antonin Deslandes