Exarchia, une ville dans la ville

Dans le centre d’Athènes, les quartiers diffèrent radicalement les uns des autres. Buzzles a passé trois jours à Exarchia, quartier aussi hospitalier que reclus. Entre cuisine solidaire, émeutes et profonde fracture sociale, récit de la découverte d’une ville dans la ville.

Jeudi 30 avril, 16H.
Le métro me laisse à Omonia, le quartier en bordure, puisqu’on ne peut rallier Exarchia par les transports. Le seul moyen est de prendre une des multiples avenues qui montent vers la place principale. Alors que je commence à emprunter la rue Themistokleous, le paysage et l’ambiance changent radicalement. A tel point qu’on en viendrait à se demander si les deux quartiers font partie de la même ville. Des grandes avenues d’Omonia, où les magasins de prêt-à-porter abondent et où une grande partie de la population athénienne travaille, l’entrée dans Exarchia laisse place aux murs parsemés de graffitis et aux échoppes fermées. Un Detroit occidental si les ruelles du quartier ne (sur)vivaient pas de leur convivialité et de l’activité des squats d’artistes de rue. Exarchia est le repère de la gauche radicale grecque, et notamment des groupes anarchistes, comme en témoigne le nombre considérable de « A cerclé » tagués sur les murs du quartier. Si leurs militants sont descendus dans les rues d’Omonia le 1er mai pour protester contre « l’autocratie de l’Union Européenne », ils n’en restent pas moins des opposants au parlementarisme. Arrivé sur la place Exarchia, je demande donc dans un café où rencontrer ces groupes qui rejettent le gouvernement Tsipras. Très vite, je me rends compte que mes interlocuteurs font semblant de ne pas savoir. Pas vraiment une surprise en soi. Ces mouvements rejettent tout autant le système médiatique que les régimes politiques en place.

Les rues d’Exarchia, le charme de la désolation (crédit photo : Chantal Flament)

Les rues d’Exarchia, le charme de la désolation (crédit photo : Chantal Flament)

A quelques mètres de la place, une cuisine solidaire. A Athènes, des associations se sont mises en place pour aider les plus démunis. Des cuisines, comme celle d’Exarchia, mais aussi des dispensaires, qui fournissent des médicaments aux Grecs ne pouvant plus bénéficier du régime de santé. En cela, le quartier est en quelque sorte le thermomètre d’une certaine souffrance sociale. Quand on arrive à Athènes, la crise ne se ressent pas, ne se voit pas plus qu’ailleurs. Il y a par exemple beaucoup moins de sans-abris qu’à Paris. Et puis, lorsque vous déambulez dans les rues, notamment celles d’Exarchia, la dure réalité vous reprend de volée. La réalité d’une misère quotidienne, dans laquelle des associations et certains habitants plus aisés font la cuisine entre deux boutiques abandonnées.

Vendredi 1er mai, 13h.
La marche du 1er mai se termine doucement. En me dirigeant vers Exarchia, j’aperçois la MAT, la police anti-émeute grecque, qui bloque toutes les rues transversales allant du quartier à Omonia. Sur la place Exarchia, des militants anarchistes se barricadent derrière des poubelles. La fumée qui remplit les rues me laisse penser que de violents échanges doivent avoir eu lieu il y a déjà quelques minutes. Exarchia a longtemps été le théâtre d’affrontements entre les forces de l’ordre et les groupes de la gauche radicale du quartier, et encore plus depuis la mort d’Alexandro Grigoropoulos, adolescent de 15 ans tué par balle avant les émeutes de 2008. Depuis lors, la police grecque est interdit de séjour dans le quartier, et les heurts sont réguliers lorsque la MAT approche de trp près les rues transversales. Tellement réguliers que la population du quartier ne semble pas réagir aux échanges entre les deux camps. Sur la place, des dizaines de badauds déjeunent tranquillement alors que des bombes artisanales et quelques cocktails Molotov explosent à une vingtaine de mètres. Une scène absolument détonante pour tout étranger au quartier. « Ca arrive tous les mois. Aujourd’hui, c’est moins impressionnant. On a souvent des voitures qui brulent », me chuchote en anglais un vieux monsieur devant mon regard éberlué. Tellement surpris par ces images de guerre civile en plein centre ville d’une capitale, je tente de filmer discrètement la sérénité des habitants face à la scène. Mais un des hommes cagoulés vient me demander de supprimer mes plans. Ce qui se passe à Exarchia restera à Exarchia. Ici, ce sont les groupes anarchistes qui régissent le quartier. Un quartier qui vit en autarcie vis-à-vis des pouvoirs publics et de la sphère politique. Il y a deux semaines, Yanis Varoufakis, ministre des finances grecs, avait été prié de sortir d’un restaurant d’Exarchia par certains militants anarchistes. « Tu es un politicien et on ne te croit pas ! Dégage et ne revient pas à Exarchia ».

 Scène de désolation suite aux heurts entre les forces de l’ordre et la gauche anarchiste (crédit photo : Antonin Deslandes)


Scène de désolation suite aux heurts entre les forces de l’ordre et la gauche anarchiste
(crédit photo : Antonin Deslandes)

Samedi 2 mai, 22h
Le repère de cette gauche à la gauche même de Syriza est également le lieu de prédilection des jeunes Athéniens une fois la nuit tombée. Parmi eux, les franges les plus huppées de la société accourent dans ce quartier aux antipodes de leur réalité. Ce samedi soir, quatre d’entre eux arrivent en limousine sur la place Exarchia. Inéluctable, la fracture sociale béante n’a pas empêché les deux mondes de se côtoyer. Une particularité qui n’existe pas en France. Sur la place, des DJ viennent régulièrement mixer pour tout ce beau monde. Une façon d’éloigner les rodeurs, junkies et autres groupes mafieux. La nuit est dangereuse à Exarchia, d’autant plus que les forces de l’ordre ne peuvent pas intervenir. Alors les jeunes ambiancent le quartier, l’animent H24, le font devenir l’échappatoire de la misère grecque le temps d’une soirée. Ici, pas de distinction de couleurs, de strate sociale ou d’âge. En revanche, y parler politique est proscrit une fois que la lune pointe le bout de son nez. D’une part pour ne pas gâcher l’ambiance festive, et d’autre part parce que le peuple grec, d’une manière générale, n’attend plus grand chose de la sphère politique de son pays. Syriza bénéficie bien sûr d’un soutien considérable, mais doit aussi sa victoire au fait que le parti est devenu, après la brève percée du parti néonazi d’Aube Dorée, une sorte de dernière chance. Une partie de la population tend à ne plus raisonner en termes de couleur politique, mais davantage en fonction d’une alternance entre les partis. Une manière de trouver, en désespoir de cause, le plus à même de sortir la Grèce de ce marasme ambiant.

Antonin Deslandes

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