Dheepan, l’oeil étranger

Jacques Audiard  signe un film engagé sur la banlieue et l’intégration, Palme d’or de ce 68ème Festival de Cannes.

 

Une jeune femme déambule. Elle cherche une fillette. Une orpheline qu’elle fera passer pour sa gamine pour fuir le Sri Lanka. Elles rejoignent un homme sous une tente, le futur mari et père. Changement d’identité, coup de tampon, les trois inconnus, baptisés Dheepan, Yalini et Illayaal Nataradjan, forment désormais une « famille ». Presque une formalité.

Embarcation immédiate. Ils quittent le Sri Lanka pour la France, loin de la guerre civile. Après la galère des foyers d’accueil et la vente de gadgets sur les trottoirs de la capitale, les trois réfugiés s’installent dans une banlieue sensible où Dheepan trouve un emploi de gardien d’immeuble. En attendant, plein d’espoir, l’asile politique, il tente de bâtir un vrai foyer avec femme et fille falsifiées. Au travers des maux de la cité, Dheepan, ancien Tigre tamoul, ressent de nouveau ses blessures de guerre.

Jacques Audiard nous livre un film très maîtrisé, tant par les prises de vues que par le scénario. Dans la famille Nataradjan sont demandés Jesuthasan Antonythasan (Dheepan), Kalieaswari Srinivasan (Yalini) et la touchante Claudine Vinasithamby (Illayaal). Des acteurs non-professionnels dont on découvre l’interprétation avec plaisir. Un casting à haut risque complété par le comédien français Vincent Rottiers, convaincant en caïd de la cité.

Lettres sri-lankaises 

Audiard s’inspire de Montesquieu. Dheepan est une adaptation contemporaine très libre des Lettres persanes (1721). Un roman épistolaire dans lequel deux Persans racontent leur voyage à Paris. Société, modes de vie, coutumes, politique à la française, tout passe au crible de leur plume. Dans Dheepan, la capitale laisse place à la banlieue, les Persans aux Sri-Lankais. Choc des cultures. Le rire n’est pas universel. « Au Sri Lanka, quand tu tombes, tu souris. En France, quand tu souris, les gens pensent que tu te moques d’eux », constate Yalini. En pleine nuit, la jeune femme et Dheepan observent discrètement par la fenêtre le gang de la cité. « C’est drôle, on se croirait au cinéma », lance-t-elle. La banlieue française, tellement absurde qu’elle paraît fiction. Un retour du supermarché qui se termine par une fuite entre les balles, de quoi creuser les stigmates de la guerre civile. Des violences qui n’ont pas de sens en « terre promise », des réfugiés déroutés. Jacques Audiard réalise un film politiquement engagé. Violence du déracinement, précarité des réfugiés, difficulté d’intégration, le cinéaste tient bon, mais se laisse aller aux clichés : trafic de drogue, ascenseur en panne, parpaings balancés du haut des barres d’immeuble, déjà vus au JT. En même temps, c’est très d’actualité.

Alice Gobaud