Agriculteurs : au cœur de la fronde

Depuis plusieurs mois, les agriculteurs français multiplient les manifestations coup de poing. Buzzles les a suivis le temps d’une soirée.

C’est une grogne qui semble exister depuis toujours tant elle dure : celle des agriculteurs français. Cependant, en l’espace d’un mois, la fronde a pris de telles proportions que le gouvernement s’est vu dans l’obligation de réagir. Le président de la République, François Hollande, puis le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, ont pris la mesure des évènements et mis l’ensemble des acteurs autour de la table, pour de nouvelles négociations, pressés par les manifestations partout en France.

A Jussey, en Haute-Saône, les rues sont habituellement calmes à 21 heures. Mais ce soir, dans ce village de 1 800 habitants, une vingtaine d’agriculteurs se sont donné rendez-vous. Au programme : déploiement de banderoles pour mieux partager leurs maux. L’ambiance est bon enfant, mais les revendications n’en sont pas moins sérieuses. Tagués sur des draps ou directement sur la route, les slogans en disent long sur les difficultés économiques rencontrées par les producteurs agricoles, qui ne cessent de s’accroître : « Le travail et le savoir faire des agriculteurs ont un prix » ou encore « France, crois en tes paysans !».

L’un des nombreux messages que les agriculteurs adressent directement aux consommateurs. (Crédit Photo : Emmanuel Durget)

L’un des nombreux messages que les
agriculteurs adressent directement aux consommateurs. (Crédit Photo : Emmanuel Durget)

Les objectifs : sensibiliser la population à leur situation et dénoncer le comportement des intermédiaires (transformateurs et grandes surfaces). « Lorsque nous rencontrons des gens, ils nous soutiennent et nous comprennent, mais ça se concrétise très peu dans la vie quotidienne », résume parfaitement Marie. De l’élevage à l’assiette, la viande et le lait passent par la transformation et la grande distribution. Deux étapes dont les acteurs réalisent des marges jugées « opaques » par les agriculteurs, qui voient leurs propres marges rognées. Mais ces derniers jours, à l’instar de la mobilisation nationale, l’ensemble des agriculteurs du département se sont retrouvés à Vesoul, en ciblant cette fois-ci les enseignes de la grande distribution. Avec fumier, pneus et déchets …

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Les agriculteurs ont ciblé les principaux tronçons pour que leurs slogans ne passent pas inaperçus… avec plus ou moins d’efficacité. (Crédit Photo : Emmanuel Durget)

« Je ne comprends pas que l’on puisse fixer des prix de denrées alimentaires à la bourse »

Emmanuel Aebischer, président de la Fédération des producteurs laitiers de Haute-Saône, explique une situation qui s’est précarisée avec la disparition des fameux quotas laitiers : « L’Europe nous a abandonnés ». « Avec les quotas, l’Union européenne régulait les quantités produites, et donc les prix,  et déstockait selon la demande. Aujourd’hui, sans protection, nous sommes soumis à une concurrence à laquelle nous ne pouvons faire face ». Pour briser tout cliché, les agriculteurs précisent : « nous sommes pour l’Europe ». Mais pas une union dans laquelle les voisins ne sont ni soumis aux mêmes normes, ni aux mêmes charges sociales.

Ce que les agriculteurs regrettent encore plus, ce sont les méthodes utilisées pour fixer les prix de certaines denrées, comme ceux des céréales. « Des gens dans des bureaux à la bourse, qui se contentent de regarder la météo pour multiplier ou diviser les prix ». C’est en effet ce qu’il s’est passé ces dernières semaines, la tonne de blé passant de 140 € à 190 € en quelques jours à peine, par simple annonce de la canicule.

Des méthodes sur lesquelles les exploitants n’ont aucune emprise, eu égard au caractère péremptoire des productions : « Par respect pour le consommateur, nous nous engageons à livrer notre lait moins de 48 heures après la traite, nous n’avons pas le temps de faire des devis pour savoir qui nous l’achètera au meilleur prix ». De fait, les producteurs laitiers dépendent directement des laiteries industrielles, qui ont beaucoup plus d’influence pour fixer les prix.

Des enjeux et revendications bien précises

Depuis de nombreuses années, les plans d’aides aux agriculteurs se sont multipliés. Le secteur est perfusé de toutes parts, sans qu’il se soit vu offrir de solution durable. Aujourd’hui, leur principale revendication est d’être rémunérés pour leur travail et leur production. Cela passe évidemment par une meilleure répartition des marges entre éleveurs, transformateurs et grande distribution. Ils en appellent aussi aux banques, auxquelles ils demandent plus de flexibilité pour le remboursement des prêts. Pour survivre, les agriculteurs ont entrepris des investissements colossaux, qu’ils sont plus ou moins en mesure de rembourser selon les années et les résultats. « L’idée est de créer une année blanche, durant laquelle nous pourrions être exonérés de nos remboursements pour les reporter lors de meilleures années », explique Emmanuel Aebischer. Enfin, les exploitants veulent faire prendre conscience aux pouvoirs publics de l’importance de réguler le marché. Une revendication à laquelle les producteurs laitiers ne croient plus trop, puisqu’ils ont déjà pris les devants. Les coopératives laitières –qui associent des producteurs laitiers– commencent à investir elles-mêmes dans des tours de séchage, pour sécher le lait et le conserver sous forme de poudre. Ainsi, elles pourront influer sur les quantités et sur les prix. Elles se substituent comme elles peuvent aux quotas de l’Union européenne, disparus en avril 2015.

Emmanuel Durget