Réfugiés : chassés par la guerre, piégés par la misère

La Jordanie fait partie des pays qui accueillent le plus de réfugiés issus du conflit syrien. Mais travailler leur est interdit. Beaucoup doivent y trouver un emploi illégal pour survivre. Reportage.

Assis en tailleur sur un matelas installé à même le sol, Nizar* arbore de grands sourires à tous ceux qui visitent sa tente. Il vit avec sa femme, sa sœur et ses six enfants au nord de la Jordanie, dans le petit village de Zaatari, qui a donné son nom au camp. Originaires d’Homs, ils ont fui la guerre et les bombardements. « Nous sommes partis en novembre 2011 à cause des combats, explique Nizar. Un mois plus tard, notre maison a été bombardée, il nen reste plus rien ». Avant de s’en aller, cet homme de 46 ans a pris soin de vendre toutes ses affaires, pour mettre un peu d’argent de côté. Il a emmené sa famille dans un camp, près de Palmyre, avant de rejoindre la Jordanie, en février 2013. Le trajet lui a coûté toutes ses économies. Après avoir passé la frontière et marché 10 kilomètres, ils ont été placés dans plusieurs camps, avant de finalement rejoindre celui de Zaatari. C’est une de ses connaissances qui l’en sortira. Il est désormais sous sa responsabilité. Depuis, il est coincé dans le village.

« Une des filles de Nizar. Elle travaille 20 jours par mois, pour quatre dinars jordaniens par jour ». (Photo : Matthias Somm)

Une des filles de Nizar. Elle travaille 20 jours par mois, pour quatre dinars jordaniens par jour. (Photo : Matthias Somm)

En Syrie, il était fermier. Aujourd’hui, Nizar n’a plus le droit de travailler. Le gouvernement jordanien accueille plus de 600 000 réfugiés, mais exercer une profession est devenu illégal pour les Syriens. Alors ses deux filles aînées, à peine adolescentes, ont quitté l’école et vont aider des fermiers locaux quelques jours par mois. Neuf heures de travail, pour six dinars jordaniens. Dans le meilleur des cas, elles gagnent 120 dinars par mois, soit 4 dinars par jour (environ 5 euros), pour nourrir neuf personnes. « Avant nous avions des aides des Nations Unies, ajoute Nizar. Nous touchions 25 dinars par jour, on nous donnait de la nourriture. Mais le montant a peu à peu baissé, et aujourdhui, nous ne touchons plus dargent ». Devant le nombre croissant de réfugiés, les organisations présentes sur place manquent cruellement de moyens.

« Pas de futur »

 Malgré l’interdiction, de nombreux Syriens tentent de survivre en trouvant un travail illégalement. C’est le cas d’Ahmed, qui travaille à temps partiel pour une entreprise locale. Après s’être enfui de l’armée, il s’est caché pendant plus d’un an, puis a rejoint sa sœur en Jordanie. Il travaille où l’on veut bien de lui. Trois jours par semaine dans la construction, puis trois mois dans un magasin de vêtements, avant de s’improviser taxi et guide pour les touristes qui visitent Amman. « Aujourdhui, ma situation me permet de payer mon loyer et mes déplacements sont pris en charge, mais il arrive encore que jai du mal à me nourrir », confie-t-il. Ahmed sort peu. Sa principale distraction est la cigarette, quand il peut s’en offrir. « Au moins, jai un toit, je ne dors pas dans la rue », relativise le jeune homme de 27 ans.

Son ami de Palmyre, Mustapha, a eu moins de chance que lui. Il a quitté la Syrie pour la première fois en mars 2013 parce que le gouvernement le soupçonnait de faire partie de l’ASL (Armée syrienne libre). N’étant pas parvenu à trouver un travail décent, il choisit de se rendre à la frontière turque, par laquelle il est plus facile pour lui de revenir en Syrie. Il retrouve bientôt sa famille. Mais la prise de Palmyre par Daech le force à partir de nouveau. Le 15 juillet dernier, à l’arrière d’un camion, il revient à Amman, avec sa femme, et ses quatre enfants. Le voyage lui a coûté tout ce qu’il avait. Il vit désormais dans un appartement deux pièces, sans mobilier. Sa femme dort sur un matelas, prêté par Ahmed, ses enfants sur une couverture, à même le sol. Le plus âgé d’entre eux n’a que onze ans, et déjà, il ne pourra plus aller à l’école. Mustapha a des problèmes d’estomac, mais ne peut aller voir un médecin, faute d’assurance. D’autant qu’à Amman, les soins coûtent cher. Lui aussi cherche un travail, sans grand espoir.

« Mustapha vient de Palmyre. Il vit dans un appartement non meublé, avec sa femme et ses enfants. Il n’a pas le droit de travailler légalement. » (Crédit Photo : Matthias Somm).

Mustapha vient de Palmyre. Il vit dans un appartement non meublé, avec sa femme et ses enfants. Il n’a pas le droit de travailler légalement. (Crédit Photo : Matthias Somm).

Pour des raisons politiques ou financières, ils ne peuvent retourner en Syrie. Ils sont prisonniers. Certains d’entre eux ont toujours peur d’être envoyés dans un camp pour réfugiés, comme celui de Zaatari.

Quand on les interroge sur leur avenir, Nizar, Ahmed et Mustapha donnent tous la même réponse :
« Lavenir? Quel avenir? Il ny a pas de futur pour nous à Amman. Nous navons pas de futur. Et cela est particulièrement vrai pour les jeunes ».

*par souci d’anonymat, les prénoms ont été changés.

Matthias Somm