La séance unique, point sensible d’un pays en difficulté

Travailler moins pour gagner autant. C’est la logique qu’applique la Tunisie chaque année pour la séance unique. Un régime de travail particulier dans un contexte économique tendu.

Dans les rues étouffantes de Tunis en plein mois d’août, seuls les chauffeurs de taxis sont à leur poste. Pas la peine de prendre un client pour le moment : à cause de l’heure de pointe, il y a des embouteillages monstres dans toute la ville. En effet, tout le monde rentre du bureau. Il n’est pourtant que 13h30. Une fin de journée prématurée à laquelle sont habitués les Tunisiens.

Inconnue dans la plupart des pays du globe, la séance unique désigne un régime de travail qui s’applique lors des fortes chaleurs. Le principe, diviser le temps de travail par deux, tout en conservant son salaire d’origine. Cette année, la séance unique s’est déroulée du 18 juin au 31 août, ce qui coïncide avec le début du ramadan, mois sacré des musulmans.

Une réforme qui peut surprendre dans les régimes occidentaux. Dans la plupart des pays européens comme l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne, ce n’est qu’au-delà d’une certaine température que l’employeur se doit d’évacuer les locaux. En France, aucune législation n’existe sur le sujet.

Débat houleux

En Tunisie, c’est l’idée que cette réforme n’existe pas qui effraie. Mise en place dès l’indépendance en 1956 par le futur président Habib Bourguiba, alors premier ministre, la séance unique a dépassé le statut de privilège d’exception pour devenir au fil des ans, un droit irréfutable pour une grande majorité du peuple tunisien.

Mourad est cadre dans une des grandes banques de la capitale. Il gère une équipe de six personnes. Pourtant à 15 h, il est seul dans les locaux. Ses subordonnés sont partis il y a deux heures de cela. « Bien sûr que j’aimerais que tout fonctionne comme le reste de l’année, sourit-il d’un rictus forcé. Je pourrais les obliger à travailler toute la journée mais je sais très bien qu’ils ne seront pas efficaces, qu’ils feront le travail à contrecœur donc ça risque d’être contre-productif. » La séance unique ne s’impose qu’au service public tunisien. Le secteur privé s’emploie à conserver ses horaires habituels, à ses risques et périls. Non pas que l’employé tunisien ait plus de droit que son homologue français, mais le contexte actuel post-révolution (taux de chômage à 15%, inflation à 4,5%…) incite le patronat à être conciliant avec sa main d’œuvre qui, encore une fois, ne veut pas voir ses droits fondamentaux remis en cause.

Chaque année, la question de la viabilité de cette réforme fait des vagues dans le débat local. Les tribunes de presse affluent, politiques et syndicalistes montent au créneau pour afficher leur opinion autour de cette question fondamentale: faut-il conserver la séance unique ?

En cause, la léthargie dans laquelle la Tunisie plonge pendant cette période. Au niveau économique, bien qu’il n’y ait jamais eu d’études sérieuses sur la question, de nombreux responsables s’accordent à dire que le pays souffre énormément du ralentissement de son rythme de production, même si celui ne concerne que deux mois dans une année. C’est son application dans la vie quotidienne qui est la plus critiquée. Non seulement au niveau de la viabilité (restaurants et commerces fermés dès 13 h, transports en commun bondés…), mais aussi de sa légitimité : de plus en plus de locaux sont équipés de climatiseurs. Un dernier argument à double tranchant puisqu’il conforte les conservateurs dans leur position, avançant l’hypothèse d’une surconsommation électrique si les bureaux étaient occupés.

Tunisie travail

Il est à peine 13h30 et les administrations ferment leurs portes. Crédit photo : Skander Farza.

Des réformes au point mort

Derrière son volant, Nabil, un conducteur de taxi, ne veut pas entendre parler de réforme de la séance unique. Né dans un village du sud de la Tunisie, il avoue ne pas être dérangé par les 41°C du thermomètre. Comme nombre de ses collègues, il a commencé son service à 14 h et le finira à 21 h afin de maintenir une présence constante. Pour lui, le travail à mi-temps est un principe : « Je profite du peu qu’on me donne. En Tunisie, c’est très dur de vivre de son travail. Depuis la révolution, les salaires n’arrêtent pas de diminuer alors qu’on travaille de plus en plus. La séance unique c’est un de nos rares privilèges et peut-être même le seul. »

 La perspective de supprimer la séance unique est clairement lointaine. En plus de 60 ans, elle n’a jamais été abolie. Il a même été proposé plusieurs fois de l’élargir au reste de l’année. Face à un régime apparemment intouchable, le débat public stagne et ressasse les mêmes idées à chaque fois que l’été revient. « Oui je suis prêt à faire des efforts pour que mon pays aille mieux, mais il faut d’abord que les politiques montrent qu’ils s’intéressent à nous » dit Nabil en claquant la porte. La séance unique ne serait qu’un grain de sable dans le désert de problèmes que traverse la Tunisie.

Skander Farza

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