Feu! Chatterton : incandescents et intemporels

Un groupe de Parisiens dandies fait s’enflammer la sphère musicale toute entière avec la sortie de son premier album Ici le Jour (a tout enseveli). Ecoute.

Un premier album inespéré pour les cinq Feu! Chatterton, qui se sont rencontrés sur les bancs du lycée. (Crédit photo : Barclay)

Un premier album inespéré pour les cinq Feu! Chatterton, qui se sont rencontrés sur les bancs du lycée. (Crédit photo : Barclay)

Retour au XVIIIème siècle. Un jeune poète maudit, Thomas Chatterton, se suicide à 17 ans à Holborn, en Angleterre. Des décennies plus tard, sa mort est peinte par Henry Wallis dans La mort de Chatterton. Cinq lycéens parisiens mettent la main sur le tableau en 2011 et en sont subjugués. Ces cinq garçons qui voulaient faire de la musique, ils s’appellent Feu! Chatterton : « Feu » pour l’expression, et le point d’exclamation pour « ne pas trop s’apitoyer sur la mort ». « Pour jouer un peu avec cette idée de résurrection », disent-ils. Ils tissent leur culture à travers les siècles.

Intemporels, nul doute qu’ils le sont : mélange dosé entre rock moderne et fougue verbale, les cinq de Feu! Chatterton se distinguent avec leur style dandy. A l’écoute, on les imagine volontiers vêtus de chapeaux haut-de-forme, pourtant, ce qui les rend différents et par bien des abords, c’est leur raffinement, leur art des mots, leur sens de la philosophie et de la littérature. Autant le dire : ils sont perfectionnistes. Une fois leur travail fini, s’il ne les satisfait pas pleinement, ils recommencent ab initio. Jusqu’à être en mesure de pondre Ici le Jour (A tout Enseveli), leur premier album sorti le 16 octobre chez Barclay.

Le groupe a ce goût pour l’indépendance. Une caractéristique musicale qui nourrit leur créativité. (Crédit photo : Fanny Latour-Lambert)

Le groupe a ce goût pour l’indépendance. Une caractéristique musicale qui nourrit leur créativité. (Crédit photo : Fanny Latour-Lambert)

Et par « perfectionnisme », difficile d’être plus véridique sur la psychologie du projet. « On est très soucieux du contrôle concernant la qualité », assuraient-ils dans un entretien donné à GQ. « Il y a nécessité que ce que l’on sort des tiroirs plaise pleinement à chacun de nous cinq. » Arthur Teboul, celui qui donne sa voix au projet, veut faire sens à l’existence de son groupe en plaçant la barre à un haut niveau. Perçue comme un projet authentique et artisanal, la formation ne dissimule pas ses influences poétiques. Chez eux, « l’invitation au voyage » de Baudelaire côtoie la verve de Rimbaud et d’Aragon. Parmi les contemporains, Booba parvient à trouver grâce à leurs yeux : « le côté narratif de ses chansons est très fort, surtout dans ses premiers albums », assènent-ils tous les cinq.

Sur scène, chaque concert est unique. « On ne traite pas son public comme un coup d’un soir », expliquent-ils. Invités aux Vieilles Charrues cet été, ils y avaient donné une performance digne de ceux qui pourraient être alors leurs plus grands inspirateurs : Gainsbourg, Bashung et Dominique A par exemple. A Antibes, le 5 octobre, ils offraient un concert plus intime à une poignée de spectateurs venus cueillir leurs paroles dans une salle sombre.

Illumination kaléidoscopique

De là à proclamer leur nouvel album « meilleure découverte francophone » de l’année, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Pourtant on se laisse aller à l’écoute de cette réalisation de 12 titres sans tic ni toc apparents. En plongeant dans une spirale de sonorités toujours plus possédées les unes que les autres.

C’est à Göteborg, en Suède, une ville qui a vu émerger José González, qu’Ici le Jour (a tout enseveli) a été enregistré avec Samy Osta, homme de l’ombre multifacettes sur les projets Rover, La Femme, Louis Chedid et Sing Tank. Cette première pierre à leur édifice témoigne d’une ambition folle, celle de cinq gars pas encore trentenaires, de faire la différence dans un paysage français atomisé par la pop et l’électro à toute berzingue (et ça, Jacques Dutronc l’atteste).

Pas très loin toutefois de l’atmosphère pop, Feu! Chatterton s’illustre dans un registre parallèle entre variété et rock progressif au croisement d’une électro-pop littéraire. Habile mélange hybride de styles musicaux, le groupe sait du moins marier le classique et le moderne. Dans leur dernière réalisation, ils compilent deux des titres qui les avaient fait percer auprès des critiques musicaux : La Mort dans la Pinède, La Malinche, des morceaux devenus depuis des hits pour leurs fans.

Taillé dans le marbre, Le Pont Marie, nouveau morceau issu de leur discothèque laisse apercevoir leurs influences dans le registre de Radiohead :

La valeur d’une chanson ne s’établit pas seulement sur ses arrangements. Le texte pèse dans l’interprétation d’une œuvre. La preuve en est faite dans cet album. Le contexte de sa réalisation, en janvier, le mois où « Charlie Hebdo » était attaqué, a amené une part certaine d’ombre à l’album. D’autres textes sont inspirés de l’actualité, comme Côte Concorde qui vient du naufrage du Costa Concordia en Toscane, le 13 janvier 2012. Délivrant un groove méchamment dansant et grisant, il donne la bougeotte et parcourt, en douze titres d’écoute, un demi-siècle de musique. Autant se le dire, c’est un album qu’on écoute en boucle dans sa voiture, sur sa trottinette, son skate, dans une rame de métro parisien. Avec une mention spéciale décernée au morceau Porte Z : beau, divin et un peu morbide.

Boeing est l’une des plus belles réussites de cet album :

Modernes et ambitieux, ils le sont sans aucun doute. A l’écoute de leur album, impossible de se défaire de cette euphorie communicante que le groupe transmet malgré des chansons dures, quelquefois graves. La présence du clavier électronique donne une touche électro assez marquée. Et fait ressortir la patte du groupe: le « spoken word », autrement dit, le chant parlé. Si certains ne manqueront pas de faire l’amalgame avec Fauve, les cinq s’en défendent : « on a fait de la musique bien avant eux ». Le groupe affirme par ailleurs détester les étiquettes que les journalistes leur donnent.

A la sortie de l’album, le groupe annonçait sur Facebook son excitation : « aujourd’hui nous sommes heureux, nous sommes fiers aussi de vous le faire écouter, de vous présenter des années et 5 mois de labeur – à longer des parcs, à parcourir d’infinis tunnels, à connaitre enfin la joie immense ». « On vous espère et l’on vous redoute ! », terminaient-ils.

Avec son premier album, Feu! Chatterton se met à nu en exploitant une palette de capacités gargantuesques. Ils surprennent, et c’est bien ça qui importe. Définitivement rock, un peu barré et baroque, l’album conçu en cinq mois mériterait d’être le coup de cœur de chaque vendeur de disque. Pour être plus regardé, envié, convoité et écouté.

Lucile Moy