Pierre Ballester : « Mon obsession, c’est le dopage » #1/2

Quelques semaines après la sortie du film The Program, qui retrace une partie du parcours de Lance Armstrong, Pierre Ballester a accordé une longue interview à Buzzles. Le journaliste parle du film, mais aussi de ses enquêtes, du sport en général, et de son dernier livre sur le rugby.

Pierre Ballester aura passé près de dix ans à courir après la vérité sur Lance Armstrong. En 2001, accompagné de David Walsh, nourri de sérieux doutes sur les performances du cycliste Texan, Ballester décide d’enquêter. De cette enquête, longue de huit ans, naîtront trois livres : L.A. Confidentiel en 2004, L.A. Officiel en 2006 et Le sale Tour en 2009. A travers les témoignages recueillis, les deux journalistes n’y sont probablement pas pour rien si, en 2012, le mythe Armstrong s’est effondré.

Dans cette première partie, Pierre Ballester livre son analyse du film The Program, l’enquête qu’il a menée avec Walsh et sa relation avec Lance Armstrong.

Qu’avez-vous pensé du film de Stephen Frears The Program, qui retrace une partie du parcours de Lance Armstrong ?

Il y a deux aspects dans le film. Le premier, c’est l’approche du dopage, comment il a plongé, puis comment en sortir, c’est-à-dire mal jusqu’à sa déchéance. On reprend la carrière d’Armstrong à partir du moment où il y a une incitation au dopage, jusqu’à ses aveux. Sur cet aspect là, je trouve que le film est plutôt bien mené, bien restitué. Toutes les séquences, hormis les dialogues qui sont forcément arrangés, sont du domaine du vrai. Pas du vraisemblable, du vrai. C’est fait de manière chronologique, rythmé, un peu thriller. Les personnages sont assez ressemblants, ne serait-ce que physiquement. Que ce soit Armstrong, Ferrari… Dans les attitudes, c’est plutôt bien retranscrit. Le film a le mérite de relater un pan méconnu du cyclisme, à travers un champion, Armstrong, qui reste un personnage hors norme. Pour connaître le Texan, il y a pas mal de choses assez ressemblantes, dans ses attitudes, dans sa manière d’opérer. Même s’il y a toujours des lacunes selon moi. Le film ne cherche pas à savoir ce qui a fait qu’Armstrong ait été comme ça, aussi métallique, sans merci. J’ai appris plus tard que le film avait été fait à l’arrache. Frears voulait les droits du livre de Tyler Hamilton, déjà en négociations avec les studios Warner Bros. Il s’est rabattu sur le livre de Walsh.

Justement, il semble que vous ayez eu un différend avec l’équipe de production et David Walsh…

C’est justement le second aspect : l’enquête qui est menée. Dans le film, l’enquête est menée par David Walsh (interprété par Chris O’Dowd). Il n’y a aucun problème là-dessus, c’est un angle choisi, pour une meilleure fluidité. Mais ce film dit restituer l’authenticité sur Armstrong et il y a un pan de cette vérité qui a été occulté. Le film ne tient pas compte de mon travail. Ils ont délibérément axé sur l’aspect anglo-saxon de l’enquête. Alors que l’enquête a été menée conjointement par David Walsh et moi-même, donnant lieu à trois ouvrages : L.A. Confidentiel (2004), L.A. Officiel (2006), Le sale Tour (2009). C’est un choix éditorial de Frears. Mais premièrement, il ne restitue pas la vérité. Deuxièmement, et c’est très prétentieux de le dire, il y a une forme de préjudice me concernant. Je passe pour un affabulateur, un menteur et un tricheur dans le sens où on n’a pas du tout été consultés, on n’apparaît nulle part (avec l’éditeur, ndlr). L’autre différend que j’ai avec eux, c’est qu’ils disent s’appuyer sur un livre de David, qui s’appelle Les sept péchés capitaux (2012), mais ce livre est un condensé des trois précédents que nous avons fait ensemble. Frears ne pouvait pas l’ignorer puisque dans ce livre, il est assez largement fait référence à L.A. Confidentiel et à moi-même.

Pourquoi David Walsh n’est-il pas intervenu, pour rappeler votre rôle à part égale dans l’enquête ?

C’est une question que l’on s’est posée, que je lui ai posée d’ailleurs. Comment dire… Avec David, c’est un partenariat de 8 ans, puisqu’on a fait trois livres de 2001 à 2009. Mais nos rapports ont un peu divergé lorsqu’il a été approché par l’équipe Sky, pour faire un livre en immersion. Je lui avais dit qu’il allait faire une connerie, parce qu’il allait être mené par le bout du nez. Il a fait ce livre (Inside Team Sky en 2013) qui était une apologie de l’équipe Sky et de son leader Chris Froome, prêtant pourtant à caution ne serait-ce que sur le dernier Tour de France. David a viré sa cuti. Son obsession à David, c’était Lance Armstrong. Moi mon obsession, c’est le dopage. C’est là où il y a un différend.

Qu’est ce qui pousse deux journalistes, en 2001, à enquêter sur ce monstre sacré ?

Pour faire valoir un point de vue, il y a deux manières d’opérer. Soit vous vous attaquez de front à un sport dans sa globalité, soit vous vous attaquez à une de ses têtes de gondole. Il ne pouvait y avoir meilleure tête de gondole que Lance Armstrong pour retranscrire toute la réalité du dopage. Même après l’affaire Festina, c’était un sujet très tabou, et Armstrong a entretenu ce tabou par menaces, par autoritarisme.

Toute enquête part d’un questionnement, et ce questionnement part d’un soupçon. Au tout début, c’était « Comment un champion de classiques, qui a un cancer dont les oncologues disent qu’il y réchappe par miracle, recouvre ses moyens physiologiques antérieurs à sa maladie et devient invincible ? ». Il est quand même coureur cycliste, il est pas banquier au Crédit Mutuel ! Et il gagne quelque chose qu’on imaginait pas. Puis il y a aussi un questionnement plus technique. Quand on a un cancer des testicules, il y a des marqueurs biologiques, dont une hormone appelée HCG, détectable et recherchée dans les contrôles antidopage. Lorsqu’on a posé la question à l’UCI à l’époque, leur demandant pourquoi ils n’avaient pas détecté ce cancer, l’UCI nous a répondu que c’était de l’ordre de l’inexplicable. Cet inexplicable est le début d’une motivation. C’est notre point de départ en 2001, qui a débouché sur L.A. Confidentiel en 2004.

En remontant au tout début de la carrière d’Armstrong, et à partir de nombreux témoignages, Ballester et Walsh dépeignent dès 2004 le « système Armstrong ». (Crédit photo : Emmanuel Durget)

En remontant au tout début de la carrière d’Armstrong, et à partir de nombreux témoignages, Ballester et Walsh dépeignent dès 2004 le « système Armstrong ». (Crédit photo : Emmanuel Durget)

Comment rester motivé pendant huit ans lorsque ni les fédérations, ni la justice, ni même le public parfois, ne semblent sensibilisés par votre travail ?

C’est toute la force de conviction. Il y a deux choses. D’abord une conception du sport. C’est la mienne, c’était aussi celle de David. C’est faire en sorte qu’il soit le plus équitable possible. Le sport de haut niveau, ce n’est qu’inégalité et injustice puisque nous ne sommes pas pareils devant la performance. Mais quand cette performance est bafouée à ce point, et que l’émotion qui en ressort est frelatée, cela motive un travail de journaliste. C’est la conception du journalisme en tant que tel, qui dirait que nous transmettons des informations qu’elles plaisent ou pas. Libre ensuite au public de se faire une idée, mais il faut qu’il ait plusieurs versions. Après, on ne peut pas faire l’unanimité, faire consensus, puisque vous vous mettez en butte avec un milieu, avec des sponsors, avec des organisateurs, avec des journalistes même.

C’est votre travail sur le Texan qui vous a apporté cette notoriété. Vous, quelle place lui accorder vous dans votre carrière ?

Ca compte beaucoup dans une carrière, ça fait presque 10 ans Armstrong… Même si ça n’a pas été une obsession comme David, ça a été… une occupation (rires) et surtout une exaltation ! Aller sur des terrains vierges, puisque évidemment personne n’osait y aller, et tenter de reconstituer le puzzle, pièce par pièce, c’est palpitant. Une enquête, c’est palpitant. Ça m’a refait une seconde jeunesse. Armstrong était très important. Il l’était avant qu’il ait son cancer, puisque pour les besoins du journal L’Equipe, j’ai suivi Armstrong depuis 1991. Donc j’ai connu les deux côtés de la force. Travailler sur le côté obscur de la force, c’est vraiment galvanisant.

Vous aviez une relation particulière avec Armstrong ?

Je l’ai connu et adoré. Il est intelligent, il a une intelligence de situation, et il est brillant. Certes c’est un escroc, mais beaucoup d’escrocs sont brillants. On pouvait parler de tout et de rien avec lui. J’ai fait des papiers avec lui pendant son cancer. Des mecs qui parlent de la mort comme ça, j’en avais jamais vu. J’avais de très bons contacts avec lui. Evidemment après il y a eu les bouquins. Il y a eu des situations de tension. J’ai pu reprendre quelquefois contact avec lui ces derniers mois, et au fond, ça crée de la respectabilité et de la crédibilité. Si Armstrong devait citer 10 journalistes qui sont crédibles, je pense que je serais dedans. Et pour moi c’est plus que tout. Je ne suis pas une lavette, je ne suis pas un attaché de presse. C’est une forme d’estime mutuelle, malgré tout ce qui nous a séparés. Je trouve que c’est une bonne leçon.

 

Emmanuel Durget