Pierre Ballester : « Le journalisme de sport n’aime pas l’enquête» #2/2

Quelques semaines après la sortie du film The Program , qui retrace une partie du parcours de Lance Armstrong, Pierre Ballester a accordé une longue interview à Buzzles. Le journaliste parle du film, mais aussi de ses enquêtes, du sport en général, et de son dernier livre sur le rugby.

Dans cette seconde partie, Pierre Ballester partage son regard sur sa profession, le sport en général, la FIFA, mais aussi de son dernier livre, Rugby à charges, qui lui a valu deux procès en diffamation.

Comment expliquez-vous qu’il y ait aussi peu d’enquêtes journalistiques dans le monde du sport ?

C’est un questionnement que l’on peut avoir sur le journalisme de sport : il n’aime pas l’enquête. Un journaliste de sport est là par vocation, il aime ça, c’est presque par procuration qu’il vit ça. Il ne veut surtout pas savoir que c’est un monde qui n’est pas épargné par tous les fléaux de notre société : violence, dopage, corruption… Il y a très peu d’enquêtes dans le monde du sport car les journalistes ne veulent pas s’y coller. Ca participe de cet état de fait que l’on connaît actuellement, où on laisse courir les choses. Le monde du sport est une bulle totalement étanche, sans contrepouvoir. Il vit en autonomie. Fatalement, ça incite à tous les dérapages possibles. Prenez Andrex Jennings qui a démontré depuis des années qu’il y a de la corruption à la FIFA. Mais comme il n’y a que la FIFA pour juger d’elle-même, ça tombait forcément aux oubliettes. Il faut garder à l’esprit que le sport est un business colossal, et qu’il faut le traiter dans sa globalité. Sa globalité c’est celle qui conduit à ses dérapages qui mènent notamment à la FIFA qu’on connaît actuellement. Un autre exemple avec les fédérations internationales. Ce sont elles qui gèrent absolument tout, ce sont même elles qui gèrent leurs propres contrôles antidopage. Comment voulez-vous qu’elles soient juge et partie à la fois ? Ce n’est pas possible. On a toujours conçu le sport comme une cour de récré géante pour adultes attardés. Forcément, l’adulte batifole à l’intérieur et fait comme bon lui semble, on en arrive à des dérives presque irréversibles …

On peut clairement parler de connivence des journalistes dans le sport ?

Il y a une connivence énorme. Je connais un peu les autres rubriques. On sait qu’il y a des accointances entre le personnel politique et les journalistes, des courants de sympathie, et plus que ça quelquefois. Mais dans le monde du sport, ce n’est que ça. Les supports privilégiés, les émetteurs, les diffuseurs, ce n’est que connivence. On se désintéresse totalement du reste. Moi je ne suis pas de cela. Mais je ne suis pas le seul, loin de là. Même dans ces institutions, il y a des journalistes qui sont très frustrés de ne pas pouvoir exercer pleinement leur travail. Après, effectivement, ce sont des sujets à emmerdements. Mais on est comme ça. Plus on a d’emmerdements, plus on est motivés. Plus les portes sont étanches, plus on a envie de les forcer.

Est-ce qu’on ne considère pas le sport avec assez de sérieux et de rigueur ?

Le sport est considéré comme une forme de divertissement et il y a une forme d’exception dans tous les rapports. Le sport est comme les jeux vidéo, c’est un loisir. On a une relation très affective avec le sport, il ne faut pas y toucher parce qu’on veut rêver, c’est une sorte de Père Noël. Sauf qu’on n’a pas tout le temps cinq ans, on grandit et il y a des choses qui sont démystifiées. Quand la cocotte-minute explose, quand ça va trop loin, il arrive le scandale Festina, ou celui de la FIFA… Le monde du sport ne s’autorégule pas. C’est l’un des vecteurs les plus ultra-libéraux en matière de conception politique, c’est de l’ultra-capitalisme, et forcément ça invite à des conduites pas lucides du tout.

Vous peignez un tableau bien noir du sport. Pourtant, on a l’impression qu’on n’apprend pas de ces erreurs, et que les dérives sont amenées à se reproduire…

La perception qu’ont les gens est ce qu’elle est. Ils savent que Platini a été le fils spirituel de Blatter, qu’ils ont convolé en justes noces pendant des années avant que le fils ne tente de tuer le père. Mais ce n’est ce qu’ils retiennent. Ils retiennent le numéro 10 de génie et d’exception, qui a claqué plus de 40 buts en équipe de France. On retient le joueur, son passé, et non son passif. C’est pour ça qu’il y a des gens qui sont intouchables. Celui qui touchera à Zidane, il touche à un symbole sacré, on n’a pas le droit. Or moi, et d’autres journalistes puisque je suis loin d’être le seul, au nom d’une vérité, on fait valoir des choses, après libre à chacun de se faire une opinion.

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Pierre Ballester s’attaque en 2015 au rugby, un sport qu’il connaît bien puisqu’il avait déjà écrit La France du rugby en 2006. (Crédit photo : Midi Libre)

En début d’année, vous avez publié Rugby à charges, l’enquête choc, où vous dénoncez le dopage dans le rugby. Forcément pas très bien accueilli dans le monde du rugby…

Ca a débouché sur deux procès contre Jean-Pierre Rives* et Philippe Sella. Les procès ont eu lieu en septembre et octobre, et on attend les délibérations en novembre. On était sereins avant, on a été sereins pendant et on est sereins en attendant la délibération. Tout peut se produire évidemment. Vous savez il y a des spécificités dans la loi sur la presse, ce n’était pas notre premier bébé, donc moi je pourrais presque aujourd’hui embrasser une carrière d’avocat. Je sais jusqu’où on peut aller. J’estime qu’on a fait le boulot correctement. Même si on est toujours frustré dans une enquête, on en a jamais assez, on laisse 30 voire 60% du voile. On ne dévoile pas tout malheureusement.

Vous avez publié en 2011 Cadrages & débordements avec Marc Lièvremont. Qu’est ce qu’il vous a dit à propos de vos révélations sur le rugby ?

Marc m’en a parlé, comme d’autres que je connais. Pour schématiser ils m’ont dit : « Tu nous fais chier, MAIS … ». Ca veut tout dire. Moi je veux bien qu’on me mette sous terre dès l’instant que ce que j’écris est faux. Mais si c’est vrai, ne venez pas me chercher des noises. Donc ça les fait chier, ouais. Mais je pense qu’il faut aussi des coups d’aiguillon pour leur dire faites gaffe où vous allez, parce que sans vous en apercevoir vous allez droit dans le mur, et ça peut-être irréversible. Ne faites pas comme le vélo il y a 20 ans qui patauge encore et qui fait un coming out timide, sans être pour autant sorti d’affaire. Le rugby, il y entre dans l’affaire.

* Jean-Pierre Rives a fait condamner Pierre Ballester pour diffamation à 1€ de dommages et intérêts.

Emmanuel Durget