Deraspe en chef de meute

Avec Les loups , la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe  signe son 3ème long-métrage, après Rechercher Victor Pellerin  en 2006, et Les signes vitaux  en 2009.

La première projection française s’est déroulée le 7 novembre à l’occasion du Festival du film québécois à Cannes. Le scénario oscille entre rudesse et humanité, sublimant la solidarité des familles de chasseurs des Îles-de-la-Madeleine. Quand un loup hurle, la meute suit.

Seule, Elie (Evelyne Brochu) est en quête de son passé sur les Îles-de-la-Madeleine.  (Crédit photo : www.filmsquebec.com)

Seule, Elie (Evelyne Brochu) est en quête de son passé sur les Îles-de-la-Madeleine. 
(Crédit photo : http://www.filmsquebec.com)

La pénombre de la cale du ferry pour dernier refuge. Elie (Evelyne Brochu) est au volant de sa voiture. La jeune Montréalaise passe la première, débarque sur les Îles-de-la-Madeleine. L’étendue de glace l’impressionne. Les silences l’assourdissent. Saisie, la seconde est difficile à passer. L’arrivée d’Elie en terre madelinienne est rude. Elle tente de s’intégrer à une communauté aux forces aussi brutales que la nature de l’Atlantique Nord.

Sur les territoires des chasseurs de loups marins (phoques, ndlr), Elie se lance, en secret, à la recherche de son passé, de son père. Rechercher l’autre pour se retrouver soi-même, c’est donner sens à son existence. La quête identitaire, un thème récurrent chez Sophie Deraspe. La réalisatrice soulevait déjà dans Rechercher Victor Pellerin la question des identités sociales. Dans Les loups, le périple identitaire d’Elie commence dès sa renaissance, à l’ouverture de la porte du ferry. L’appartenance comme fondement de l’identité. « Qui serais-je si j’avais grandi ici ? ».

Affiche Les loupsLa citadine n’appartient pas à la meute. Une meute où chacun dépend et est soucieux de l’autre. L’altérité est poussée à son paroxysme par la méfiance, le rejet. L’étrangère – journaliste, écologiste ? – suscite la suspicion des insulaires, dont la survie est liée à la chasse. Le malaise d’Elie suinte. Un enfant torché à l’alcool par deux hommes sur le port. « Elle est choquée la fille de la ville ? On lui apprend à devenir un homme ! ». Quelques photos d’un loup marin qui hurle sur une plage. Un chasseur, pic et seau à la main : « Il s’est perdu ». Chair tranchée, cadavre dépecé. Deux fillettes rient,  lancent un « berk » à la vue du sang, le même qu’à la vue des épinards. Elie, elle, reste prostrée. Des scènes poignantes. Des scènes qui révèlent les antagonismes et jugements de valeurs mutuels des insulaires et de la citadine. La mise à mort, de la sauvagerie pour Elie, une nécessité pour la communauté. Une scène fidèle à l’engagement de la réalisatrice, fille d’un natif des Îles-de-la-Madeleine. Tuer pour vivre, non pour s’enrichir. Des maillons de la chaîne alimentaire, pas des barbares.

Les Loups, le dernier film de la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe. (Crédit photo : www.filmsquebec.com)

Les Loups, le dernier film de la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe.
(Crédit photo : http://www.filmsquebec.com)

La mort, le propre de la vie

Sur le territoire des loups marins, la meute chasse. La nature est brute, rude, mais salutaire. Elle enseigne aux insulaires un rapport sain à la mort. Elle est propre à la vie. Par cet apprentissage, Elie s’intègre progressivement à la communauté, à la meute des « loups ». Comme l’animal, les hommes sont solidaires.

Une fiction qui sonne vrai. Des scènes qui pourraient être extraites de documentaires. Pas de hasard, Sophie Deraspe est une adepte du genre. Le profil Amina (2015), dernier documentaire de Sophie Deraspe, a d’ailleurs également été projeté lors du Festival du film québécois organisé par Ciné Croisette. Ballet de phoques entre les vagues, plongée sous la banquise, des images d’un esthétisme et d’une vérité évidents. Deraspe est une narratrice sensible et organique qui impose le réel de la nature. Un réel qui se reflète également dans le casting du film. Acteurs professionnels et amateurs (originaires des Îles-de-la-Madeleine) se donnent la réplique dans un monde où les silences n’assourdissent pas, mais murmurent aux oreilles de ceux qui savent les écouter.

Bande annonce :

Alice Gobaud

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