« Aider les autres, c’est un peu s’aider soi-même »

Comme tous les dimanches, on s’active dans la cuisine de Yousra Ouizzane. Cette jeune professeure d’histoire organise des maraudes de distribution de nourriture dans Marseille avec le collectif qu’elle a créé : #jesuislamaraude. Avec l’aide de quelques autres volontaires, ils offrent une soixantaine de repas « à tous ceux qui le demandent ».

Les six filles présentes ce soir cuisinent une soixantaine de repas qu'elles iront ensuite distribuer dans Marseille. Crédit : G. B-B

Les six filles présentes ce soir cuisinent une soixantaine de repas qu’elles iront ensuite distribuer dans Marseille. Crédit : G. B-B

Ce soir, l’appartement de Yousra, rue de Rome, est bien rempli. La jeune marseillaise peut compter sur l’aide de six de ses amies, âgées de 17 à 28 ans. Elles reviennent du marché aux puces situé dans le XVème arrondissement de la cité phocéenne, au nord de la ville. « On s’est créé un véritable réseau. On a expliqué qu’on distribuait de la nourriture aux sans-abris de Marseille, et on peut récupérer gratuitement des produits comme le pain qu’une boulangerie nous donne. Le reste, ça vient principalement des invendus des puces », s’exclame la jeune femme.

Dans sa cuisine, les sept filles s’affairent à préparer une soixantaine de repas. Entre deux clopes, elles se marrent en se trémoussant sur du Rihanna et du Beyonce, avant de se remettre à découper ou faire bouillir fruits et légumes. Elles chantent faux, mais dégagent un énorme enthousiasme. Au menu ce soir : sandwich salade-tomate-œuf-mayo accompagné d’une salade de fruits pomme-abricot-cannelle, d’une copieuse part de quiche maison, d’une bouteille d’eau et d’un café (ou un thé). « On prépare des repas qu’on a envie de manger nous-même », assure Salomé, la cadette du groupe, étudiante en littérature à 17 ans à peine.

Sans-abris, voyageurs et zonards

Les repas empaquetés et tassés dans les voitures, les filles enfilent un gilet jaune « pour être visibles » et partent en direction de la gare Saint-Charles. Un selfie de groupe pour se donner du courage, et la distribution commence.

La maraude débute dans un espace sous-terrain, partagé entre les chauffeurs-taxis et les sans-abris. À la vue des gilets jaunes, les visages figés par le mistral se décrispent. Denis a 41 ans et vit « à la rue depuis quelques années ». « Elles nous apportent à manger et on discute un peu, de tout… Ça fait du bien », affirme l’homme en retirant le papier aluminium qui protège son sandwich.

La maraude débute sous la gare, dans un espace sous-terrain où une dizaine de sans-abris cohabitent. Crédit : G. B-B

La maraude débute sous la gare, dans un espace sous-terrain où une dizaine de sans-abris cohabitent. Crédit : G. B-B

La tournée se poursuit à l’intérieur du bâtiment qui abrite la gare de chemin de fer et domine le centre-ville depuis le plateau Saint-Charles. Les filles distribuent « sans distinction » les repas qu’elles ont confectionnés entre sans-abris, voyageurs, employés de nettoyage, de sécurité et « zonards ». Bref, « à tous ceux qui ont faim, qui demandent », s’exclame Yousra.

Elles prennent régulièrement des selfies avec les bénéficiaires de leurs repas, « un moyen pour nous de se rappeler des gens qu’on aide et alimenter notre page Facebook, donner envie à d’autres gens de nous rejoindre ». Un groupe de jeunes voyageurs originaires d’Europe de l’Est chante pour les remercier. Ils passeront la nuit à la gare « alors ils ont droit à une deuxième boisson chaude », ajoute Sophie en remplissant des gobelets en plastique de thé à la menthe. À ras-bord.

 « Tous ceux qui ont faim » sont servis. Les voyageurs, les zonards et même les employés de la gare. Crédit : G. B-B

« Tous ceux qui ont faim » sont servis. Les voyageurs, les zonards et même les employés de la gare. Crédit : G. B-B

« Vous feriez mieux de nous aider à les dégager »

Les agents de la SNCF ne sont pas de cet avis et prient tout le monde de dégager le pavé. « Vous feriez mieux de nous aider à les dégager plutôt que de leur donner à manger », lance l’un d’eux. Les jeunes femmes s’exécutent sans résistance, médusées par l’agressivité des agents. « On donne aussi à manger à leurs collègues, comme le maître-chien, il ferait mieux de s’en rappeler », souffle Salomé.

Il est deux heures du matin, la maraude se poursuit autour de la gare, notamment dans le quartier de Belsunce où des familles entières dorment dans la rue, sur des matelas de fortune, parfois à même l’asphalte. Les filles prennent garde à ne pas les réveiller et déposent leurs repas à côté des corps endormis. « Ils pourront manger demain matin. C’est déjà ça et ils auront l’impression d’avoir une bonne étoile », murmure Sophie.

Trois heures du matin. La soixantaine de repas est distribuée. Les filles doivent rentrer, certaines travaillent ou ont cours dans quelques heures à peine. Salomé, la jeune étudiante de 17 ans, conclut avec une lucidité déconcertante : « L’effort en vaut la peine, j’ai cours à 8 heures demain mais j’aurai encore la tête ici. On ne s’en rend pas compte, mais ça fait un bien fou. Aider les autres, c’est un peu s’aider soi-même. »

La maraude se termine aux alentours de la gare Saint-Charles. Dans le quartier Belsunce, de nombreuses familles dorment sous des tentes, faute de moyens. Crédit : G. B-B

La maraude se termine aux alentours de la gare Saint-Charles. Dans le quartier Belsunce, de nombreuses familles dorment sous des tentes, faute de moyens. Crédit : G. B-B

 

Grégoire Bosc-Bierne

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