Permaculture : la Ferme d’Autrefois, réussite d’un modèle abandonné #2/2

Dans les Alpes-Maritimes, des particuliers tentent de s’extirper du modèle traditionnel et se tournent vers la permaculture. Par simple plaisir de jardiner, par souci pour l’environnement et la qualité de nos produits, ou par choix politique, ils sont quelques-uns à avoir franchi le pas. Avec plus ou moins de convictions, plus ou moins de réussite.

Buzzles est parti à la rencontre de l’un d’eux. Ou plutôt, à la rencontre d’eux deux : Guy et Iris Weyrath, un couple de Mosellans venu chercher un peu de douceur dans le sud de la France. Il y a sept ans de cela, ces deux quinquagénaires ont acquis des terres dans l’arrière-pays grassois, près de Saint-Vallier-de-Thiey. Plus de trente hectares consacrés à leur « choix de vie ». Ils ont choisi de tout plaquer après plus de trente ans dans la vie active et vingt-cinq ans de mariage : « Nos enfants étaient grands, ils avaient fait leurs études ou travaillaient déjà ». À l’aide de leurs bras, de leurs jambes mais aussi et surtout grâce à une bonne dose d’intelligence et de détermination, Guy et Iris ont bâti La Ferme d’Autrefois, leur exploitation. Leur fierté ; leur vie, désormais : « On s’y consacre à plein temps ». Au milieu d’une forêt ; avec rien, pourrait-on penser, mais en fait avec tout. La ferme, qui s’est tournée vers la permaculture, est presque auto-suffisante. Avant d’en arriver là, il faut aller comprendre la démarche des Weyrath.

L’exploitant, perché à plus de 700 mètres d’altitude. Crédit : Loris Bavaro.

L’exploitant, perché à plus de 700 mètres d’altitude. Crédit : Loris Bavaro.

Guy a travaillé toute sa vie dans un bureau d’étude consacré au domaine des voies ferrées. Il a vu un système de société qui, selon lui, demeure « une connerie qui nous mène droit dans le mur ». Après son vingt-cinquième anniversaire de mariage, il s’est retourné derrière lui, a regardé sa vie, et a voulu, avec sa femme, vivre un mode de vie aux antipodes de Monsanto, c’est-à-dire sans pesticides, sans engrais, en éradiquant la monoculture : « Car tout cela se retrouve dans nos assiettes, même dans nos viandes. Nous mangeons très, très mal. » Son accent et ses envolées vocales le trahissent, Guy vient de Moselle, en Lorraine : « Une belle région avec un climat humide et des végétaux de qualité supérieure. » Mais la grande différence avec la région PACA réside dans les paramètres pluviométriques : « Ici, il pleut 800 à 1 000 mm par an. En Moselle c’est entre 2 000 et 3 000 mm. Si on a choisi la difficulté ? Oui, un petit peu (rires). »

Le couple exploite deux hectares, mais en possède encore trente, en forêt ou en friche pour leurs animaux. Dans sa ferme, 400 poules – dont 300 se baladent en liberté –, deux chevaux, une centaine de lapins, des pintades, des chèvres, des canards, des oies…et des poissons rouges. « Ils sont très importants, ils permettent de garder un bassin en vie ! », confie Guy Weyrath. La Ferme d’Autrefois est un écosystème où l’on trouve du maraîchage, de l’élevage, de l’apiculture et de l’arboriculture – culture d’arbres fruitiers. La permaculture représente une partie de l’ensemble de son exploitation. Une exploitation qui se veut garante de ce que l’on savait faire de mieux par le passé : « Nous pratiquons des méthodes d’autrefois, ancestrales », révèle Guy. Mais attention, ne lui parlez pas de méthodes traditionnelles : « C’est souvent du conventionnel maquillé ! ». Le tout, avec l’objectif de devenir autosuffisant : « D’ici 36 mois, tout déplacement ou action se fera à la traction animale, et à cheval plus particulièrement. Nous espérons faire disparaître toute énergie fossile de l’exploitation. Nos panneaux solaires produisent du surplus. On est quasiment autosuffisant hormis peut-être pour le sucre et le café », se félicite-t-il. Le couple a même le droit à un petit traitement de faveur du côté de Saint-Vallier, où le boulanger leur prépare un pain et une brioche spécifiques.

Guy Weyrath produit trente à quatre-vingt stères par an. Crédit : Loris Bavaro.

Guy Weyrath produit trente à quatre-vingt stères par an. Crédit : Loris Bavaro.

Son ambition, en développant ce modèle, n’est pas de produire plus sainement, ni de se soucier de l’environnement. Sa lutte est politique. « On veut faire chier les lobbys financiers et pharmaceutiques, les banques, ne plus dépendre d’eux », affirme Guy, avant d’ajouter : « Je ne connais toujours pas mon médecin traitant ». Son secret ? Il mange dix à quinze baies de Goji tous les matins. « Nous ne souhaitons peut-être pas arriver au paroxysme de l’alternative, on ne le veut pas. Mais on souhaite montrer aux gens que c’est possible et que des solutions existent ».

« Un maximum de végétaux sur un espace donné »

Et la permaculture dans tout ça ? Ici, la permaculture est seulement maraîchère. « Pour moi, dès qu’il y a écosystème, il y a permaculture. C’est un maximum de végétaux sur un espace donné. Il faut que tout soit mélangé, qu’il y ait de la multi-culture, mais pas n’importe comment non plus. D’ailleurs, la permaculture est souvent associée à la tri-culture (trois plants sur un espace donné, NDLR) », avance Guy Weyrath. Lui et sa femme ne retournent pas la terre, ne la bêchent pas : « C’est comme si vous partiez travailler le matin, et que le soir à votre retour, votre appartement était saccagé », abonde Iris. Pour un maximum de vie et de productivité maraîchère, il faut réalimenter la terre en azote, en potassium, en carbone. Avec le fumier animal produit à la ferme, c’est chose faite et il y a ainsi un cycle perpétuel. Les animaux consomment les végétaux rejetés sous forme de fumier, qui servira par la suite de terreau aux plants. Mais la grande différence avec les industriels, c’est que le couple travaille sur sol vivant, c’est à dire avec une importante présence de micro-faune et micro-flore sous terre – vers de terre, acariens, champignons…– à l’inverse des grandes exploitations qui produisent sur sol mort, pauvre en vie.

Des champignons qui poussent, signe de bonne santé du sol. Crédit : Loris Bavaro.

Des champignons qui poussent, signe de bonne santé du sol. Crédit : Loris Bavaro.

À La Ferme d’Autrefois, il y a également culture sur butte, coffrée, en biodynamie. L’exploitant possède 1 500 m2 de buttes coffrées. Mais la culture sur butte, d’où vient-elle ? À la base, les buttes sont l’œuvre des Incas, qui vivaient dans des lagons bleus. En creusant leur culture, la terre qu’ils retiraient formait des buttes qui servaient de socle de plantation. Comme il pleuvait six mois de l’année, ce système permettait à l’eau de s’évacuer par les sillons. Guy a d’ailleurs mis en place une butte expérimentale, sur environ un mètre de hauteur et trois mètres de longueur, composée de salades, pommes de terre, choux, et carottes. En dessous, l’espace est bâché, très humide et rempli de paille. Ainsi, il n’y a plus d’arrosage sur l’année. « Mais de manière générale, précise Guy, on arrose peu. Par exemple, un pied de tomate, on l’arrose une fois seulement, lorsqu’on le plante. » Trois raisons à cela : le coffrage sur butte et le substrat qui y est développé produit un humus qui conserve l’humidité. De plus, d’années en années, le couple récupère les graines, qui s’endurcissent au fil du temps avec des végétaux qui s’adaptent aux contraintes – chaleur, manque d’eau, gel… Puis, les semis qui sont développés dans leur petite serre poussent dans un fond d’eau, ce qui développe énormément le système racinaire.

La fameuse butte expérimentale. Crédit : Loris Bavaro.

La fameuse butte expérimentale. Crédit : Loris Bavaro.

En permaculture, les plants se mélangent, mais ils ne sont pas tous compatibles entre eux. Par exemple, la carotte rejette de l’azote et a besoin de carbone. Pour les blettes, c’est l’inverse. Les faire pousser ensemble est alors très bénéfique pour les deux végétaux. Le Mosellan explique aussi que l’assemblage de végétaux permet de lutter contre les ravageurs. Le poireau évite par exemple que les mouches n’attaquent les carottes. Aussi, au printemps, ils laissent pousser et monter en fleur les blettes, qui produisent une sorte de miellat : « Les pucerons affluent, en nombre tel qu’ils attirent ensuite les coccinelles qui finissent par les manger en intégralité. Jusqu’à la fin de la saison, nous n’avons plus aucun puceron ! »

Guy assure que sa production est quatre à dix fois supérieure que tout autre type d’agriculture, même biologique. La raison ? Toute la production et la récolte sont organisées selon les astres. « Nous faisons de l’astrologie pour végétaux. Suivant les jours, suivant les horaires, on plante des fruits, des légumes, des racines, des fleurs. Si on ne respecte pas cela, c’est pas que ça ne poussera pas, mais le développement sera plus lent et moins important », explique Guy.

Mais l’homme à la longue barbe rousse possède aussi son propre calendrier météorologique : à l’épiphanie 2016, il va relever l’ensemble des phénomènes météorologiques des douze jours précédents – c’est à dire depuis Noël – qui vont représenter les douze mois de l’année. Une journée correspondra à un mois, et sera découpée de manière très précise en plusieurs tranches. Le couple passe quasiment des nuits blanches pour observer le ciel, relever les paramètres de pluviométrie, de vent, etc.

« J’ai 365 jours de vacances par an »

Leur activité est à plein temps. Sa femme qui s’occupe du maraîchage vend le fruit de leur production sur les marchés du coin : à Cabris, Tignet et Peymeinade. Et Saint-Vallier-de-Thiey ? « Ah, nous n’y sommes pas les bienvenus. Ni la commune, ni les élus municipaux ne nous soutiennent. Pas mieux du côté de la chambre d’agriculture… », souffle-t-il. Leur seul soutien, ce sont les jeunes « comme vous », de 20 à 35 ans : « Il y en a de plus en plus. Il s’agit surtout d’un soutien moral. Ils nous disent que ce que l’on fait est bénéfique pour la société. » Pour lui, la permaculture est le modèle de demain, il est en marche. « Mais le principal problème, c’est le manque de terre agricole pour les jeunes. Car il s’agit d’un modèle qui crée de l’emploi et qui est capable de nourrir 10 milliards d’humains. »

Le maître mot reste le plaisir. Plaisir de travailler, plaisir de réussir, plaisir de montrer que cela est possible. « Je ne me plains pas, on peut dire que j’ai 365 jours de vacances par an », avoue Guy. Mais comment est-il arrivé à un tel degré de développement, lui qui n’a aucune formation agricole ? « Il faut observer, analyser, passer beaucoup de temps à cela. Comprendre la lune, le ciel. Je n’ai eu besoin que de très peu de documentation, hormis un livre sur la permaculture. » Cela se saurait, si la réussite n’était pas le fruit de travail et d’abnégation.

Loris Bavaro

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