[RDC15] Islam radical et Occident : les racines de la haine

« Sommes-nous dans une guerre de civilisation(s) ? » : la question, plus actuelle que jamais, augurait a priori un débat nécessairement animé, profond. Un échange de vues qui s’est engagé samedi 5 décembre dans le cadre des Rencontres de Cannes – Débats, entre le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, et la journaliste et essayiste française Élisabeth Lévy.

La salle Miramar était, comme le reste de ce premier week-end de décembre consacré à la thématique du conflit, largement pleine, son public assidu ponctuant par instants les discours des spécialistes par des acclamations d’adhésion – ou de désaccord. Il s’agissait avant tout de comprendre ce qu’était cette « guerre de civilisation » et ce qui avait rendu fécond l’avènement du plus grand conflit actuel, celui opposant l’islam radical au reste du monde.

C’est en commençant par définir, afin de mieux la comprendre, ce qu’est cette « guerre de civilisations » qui oppose l’islam au monde occidental, que Farhad Khosrokhavar amorce le débat. Cette notion qui aujourd’hui dépeint notre actualité, est à comprendre davantage comme un « choc » de civilisations, engendré par les écarts successivement produits par les innovations culturelles. Cette thématique s’est construite en même temps que la question de l’islam. De l’antagonisme entre le monde soviétique et le reste du monde libre qui prévalait jusqu’à la fin de la Guerre froide, « on est passé à une nouvelle phase de conflit liée à l’émergence de l’islam », un islamisme conquérant figurant comme « alternative globale totalisante face à la civilisation de la liberté propre à l’Occident », avec laquelle elle se trouve être fondamentalement incompatible.

Farad Khosrokhavar, directeur d'études à l'EHESS et sociologue. (Crédit photo : Guillaume Soudat)

Farad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS et sociologue. (Crédit photo : Guillaume Soudat)

Cette imbrication des civilisations, a priori ferment de ce choc que le monde éprouve aujourd’hui, est décrié par la polémiste Élisabeth Lévy, qui affirme que « le grand discours gentillet du métissage et de l’immigration se heurte à la réalité : la coexistence avec la différence n’est pas une donnée en soi ». Elle déclare ainsi : « Il faut se demander : quelles différences nous voulons, et lesquelles nous ne voulons pas. » C’est selon elle l’« idéologie bête de la gauche, l’islamo-gauchisme », qui a enkysté un phénomène accouchant d’une « situation inquiétante et inédite », parce que « quand on veut remettre en cause de façon radicale le modèle libéral occidental dans ce qu’il a de plus large, on se tourne vers l’islam ». Sur les raisons de la naissance de cette guerre de civilisations, Farhad Khosrokhavar est en désaccord avec la polémiste, car il identifie surtout des conditions sociales propices à la radicalisation. Ces conditions se sont accompagnées d’une défaillance des institutions majeures, devenues incapables d’assurer l’intégration d’une partie de la population. Il rappelle ainsi que depuis les recherches qu’il a opérées dans les prisons et les banlieues – il est en effet souvent cité pour ses études sur le nombre de détenus musulmans dans les prisons françaises –, il a assisté au véritable malaise de ne plus se sentir en France. Le taux d’incarcération des musulmans dans les prisons jouxtant les quartiers dits « sensibles » est de 50 à 70% de la population carcérale totale, alors même qu’ils ne représentent que 7% de la population française. « Il y a un problème de condition sociale et d’éducation au sein d’un système qui a tendance à se ghettoïser, ce qui relève de la responsabilité des musulmans eux-mêmes, mais aussi du système français », jure-t-il.

Une « bataille pour le contrôle des esprits musulmans »

Elisabeth Lévy_crédit Guillaume Soudat

Elisabeth Lévy, une habituée des Rencontres de Cannes, sur la scène de la salle Miramar. (Crédit photo : Guillaume Soudat)

Néanmoins, pour Élisabeth Lévy, qui rejette en large partie ces raisons sociales, la responsabilité de la France est davantage d’avoir « accepté et encouragé les flux migratoires » : « Je suis très contente qu’il y ait de toutes les couleurs, mais il faut que les immigrés restent une minorité, c’est le vrai cœur du débat. » Elle ajoute voir « quelque chose de très positif » dans l’après 13 novembre, des voix musulmanes dire pour la première fois « c’est notre problème, nous devons lutter contre l’idéologie salafiste qui se répand ». Toutefois, ainsi que l’assure Farhad Khosrokhavar, l’assimilation entre fondamentalisme et djihadisme est « malsaine », parce que ceux qui sont passés au djihadisme – Merah, les frères Kouachi, Coulibaly – ont été « profondément dés-islamisés » ; ce qu’ils sacralisent, c’est la haine. « L’écrasante majorité de ce que contient le Coran parle de tolérance », stipule-t-il, renchérissant que « en Europe, c’est l’utilisation de l’islam comme idéologie antagoniste qui est le problème, car ceux-là même qui se réclament de l’islam identitaire ne connaissent souvent même pas les prières quotidiennes ».

Dans ce contexte extrêmement critique, tant sur le plan théologique que géopolitique, le sociologue appelle à ne pas « se fermer sur soi-même, en même temps qu’a lieu le déclin de l’idéologie politique républicaine », ce à quoi la journaliste oppose que c’est au contraire « le moment de dire clairement où sont nos lignes rouges ». Tandis que Farhad Khosrokhavar soutient que la situation ne pourra changer qu’avec des transformations sociales, auxquelles il faut associer une « répression légitime républicaine dans une volonté de dialogue social », Élisabeth Lévy allègue : « Il y a une bataille pour le contrôle des esprits musulmans. J’ai la prétention de la mener, non pas en Afghanistan, mais dans mon pays. On doit être ferme. La France est le pays qui peut le mieux accueillir toutes sortes de différences, et la machine à fabriquer des Français, on peut toujours l’actionner. » Mais son opposant sur la scène de la salle Miramar achève le débat en lui soufflant, à juste titre, que la radicalisation djihadiste est telle que ceux qui en sont les sujets ne sont sensibles à aucun autre discours, « la logique de la radicalisation en Europe n’obéissant pas à une soumission quelconque à l’idée des réformistes ». Il le souligne une dernière fois : « Il y a d’abord la haine, puis le prétexte religieux sur lequel se construit cette haine. »

Romy Marlinge

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