[INTERVIEW] Xavier Leherpeur : « Le jour où je serai lassé de voir des films, je ferai autre chose »

L’une des figures médiatiques de la critique cinéma et du magazine Studio Ciné Live était présent aux 28ème Rencontres cinématographiques de Cannes. Il y a animé un atelier « Jeune critique », où il a pu transmettre son amour du 7ème art à des terminales L. Pour Buzzles, le chroniqueur des émissions Le Masque et la Plume de France Inter et Le Cercle, se confie sur son métier.

Avant de devenir critique cinéma, quel a été votre parcours ?

J’ai un parcours très atypique. À l’école, j’étais plutôt un élève scientifique. Je n’avais pas la maturité au lycée pour être un brillant élève en littérature. J’ai poursuivi en médecine et puis à un moment je me suis dit : « Tu vas arrêter de te mentir, ce n’est pas du tout l’univers où tu as envie d’être. » J’ai donc tout stoppé du jour au lendemain. J’ai toujours lu des magazines sur le cinéma. À 12 ans, j’écoutais déjà Le Masque et la Plume. C’est un peu une suite de hasards qui m’a mis sur les rails de la critique cinéma.

Qu’est ce qui vous plaît dans ce métier ? 

Ce que j’aime vraiment, c’est bouffer de la pellicule. Et ce n’est pas qu’une expression. Moi tout m’aguiche, tout me séduit. Dès que je vois un résumé, une image, j’ai envie de voir le film. Je ne peux pas me raisonner. On ne peut pas parler de drogue ou d’addiction, mais presque. Et puis j’ai la chance de ne pas faire mon métier de façon autiste, dans mon coin, à créer ma petite œuvre littéraire. Je le fais dans des émissions de débats, et j’adore ça. Le cinéma, c’est une œuvre collective et je trouve ça génial de pouvoir en discuter en sortant d’une séance. Même si c’est pour se foutre sur la gueule.

Est-ce à cause de votre notoriété acquise à la télévision et à la radio que vous vous trouvez parfois interdit de projections ? 

Oui, clairement. Il y a aussi le fait que je sois pigiste. On refuse moins l’accès à la salle à un rédacteur en chef, car il est décisionnaire. Il décide d’attribuer des pages, il définit la visibilité du film dans le journal. Si vous ne voulez pas que le pigiste, payé à l’article, vienne, vous n’envoyez pas le carton. Après, des gens me détestent, comme Olivier Marchal. Il y a Olivier Baroux aussi. Je participais à la vignette Crash Test du Grand Journal où l’on a descendu son film Safari. Depuis, son attachée de presse ne m’invite plus du tout à ses projections.

« On a une voix de sanction qui peut être extrêmement violente »

Avec le recul, pensez-vous avoir été offensant ou trop incisif dans certaines de vos critiques ? 

Bien sûr, je regrette certaines critiques où j’ai été gratuitement méchant. Il y en a que je ne regrette pas du tout, comme celle sur un film de Clint Eastwood que j’avais qualifié de « film le plus bête que je n’avais jamais vu ». On a une voix de sanction qui peut être extrêmement violente. Je sais que j’ai fait du mal à certaines personnes. Si quelqu’un va voir un film, n’est pas d’accord avec ma critique et me traite de con, je ne serai pas d’accord avec le fait que ce soit un bon film mais il a le droit de me traiter de « con ».

Passionné et abordable, Xavier Leherpeur ne se lasse jamais de parler de cinéma. Crédit photo : Nicolas Faure.

Passionné et abordable, Xavier Leherpeur ne se lasse jamais de parler de cinéma. Crédit photo : Nicolas Faure.

Sur internet, chacun peut s’improviser critique cinéma, sur allocine.fr ou sur son blog. Cela engendre-t-il une perte d’influence des critiques journalistiques ?

On n’empiète pas du tout sur mes plates-bandes. Mais après méfions-nous, toute la production d’un film peut donner son avis. En tout cas, je suis ravi que les gens puissent s’exprimer. Ce serait terrible de dire : « Toi, le con, tu vas payer 10 euros et tu te la fermes et moi je ne paye rien et je suis le seul à pouvoir dire ce que j’en pense. » On voit les films un peu en avance et ce qui est intéressant c’est d’allumer une sorte d’étincelle. La critique, c’est un jeu, c’est un élément parmi d’autres de la promotion. Je ne pense pas que nous ayons une réelle influence.

La critique cinéma, est-ce du journalisme ?

Cela fait 15 ans que je fais ce métier et je n’ai jamais demandé ma carte de journaliste. Mais j’ai la carte verte de cinéma, seulement attribuée en cas de rédaction régulière sur le cinéma. Je peux entrer gratuitement dans les tous les cinémas de France. La carte de presse, je ne l’ai jamais demandée, sans doute parce que je ne me sens pas journaliste. Pourtant, pour moi la critique cinéma c’est du journalisme, car cela demande de la rigueur. Même si on est davantage dans la subjectivité que l’objectivité. Je crois que ce qui nous distingue des bloggeurs, c’est que nous, on argumente.

« Dans la critique comme au cinéma, c’est le méchant qui a le meilleur rôle »

Qu’est-ce qui est le plus difficile, critiquer un bon ou un mauvais film ? 

Le plus valorisant c’est de critiquer un film nul, car on peut toujours se permettre un bon mot. On a moins de scrupule à faire rire. Dans la critique comme au cinéma, c’est le méchant qui a le meilleur rôle. On est d’une mauvaise foi effroyable, on va se moquer. C’est facile mais ça peut être très agréable. En revanche, critiquer un bon film est plus difficile. Souvent, on l’a tellement aimé qu’on voudrait que la critique soit à la hauteur de ce qu’il nous a apporté. C’est un autre exercice. Mon but est vraiment de donner envie aux gens d’aller voir le film.

Avez-vous peur de vous lasser de voir des films ?

Certaines connaissances me disent : « Moi je ne vais plus voir un film de tel metteur en scène. » Moi, je ne suis pas lassé. Le jour où je le serai, je ferai autre chose. Je n’ai pas envie de sélectionner les films que je vais voir car pour moi le cinéma c’est un tout. J’aime autant les bons blockbusters que les films qui se revendiquent plus exigeants. Au Masque et la Plume, quand on a tous dit que Mission Impossible 5 était le film de l’été, tout le monde nous est tombé dessus. On nous a dit « vous êtes achetés, ce n’est pas possible ». Je trouve qu’il y a par exemple chez JJ. Abrams une virtuosité imparable, même si je n’en ai rien a faire de Star Wars. L’animation, le blockbuster, la comédie, le film bien intello… Tant que c’est réussi, tous ces genres me nourrissent.

Quel est votre film de l’année 2015 ?

Norte, la fin de l’histoire : c’est un film philippin de 4h10. Un long-métrage très bavard, sans virtuosité particulière de la mise en scène, superbement cadré. C’est un film qui m’a passionné de bout en bout. 2015 a aussi été l’année de l’animation. Vice versa et Avril et le monde truqué m’ont stupéfié.

Propos recueillis par Nicolas Faure et Lucile Moy

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